décembre 15

Pluie explosive

miller

«  Tout le monde est parti pour Paris, annonce le Major Miller. Ron a appelé ce matin, il nous a dégoté un petit hôtel du côté de Montmartre. C’est pas le Ritz, mais il dit qu’on y sera bien. La moitié de l’orchestre est parti en bateau, les autres ont pris des avions hier et avant-hier. Il faut absolument qu’on parte aujourd’hui si on veut commencer les répétitions et être prêts pour Noël. Débrouille-toi pour me trouver un zing.

Le lieutenant de garde à l’aéroport de Twinwood-Farm, dans le sud-est de l’Angleterre consulte le grand livre des appareils.

– Il ne reste rien Major, rien pour le moment, vous devrez attendre demain certainement, tous les appareils sont en mission.

Le Major Miller hausse le ton.

– Paris nous attend, dit-il. Quasiment tout l’orchestre est sur place, nous avons des nouveaux morceaux à mettre en place avant Noël. La musique américaine est à la mode, on ne peut pas se permettre de rater une telle occasion. Démerdez-vous.

Davis, le lieutenant de garde continue ses recherches. Miller est américain, lui est anglais, à la limite, il pourrait ne pas répondre à sa demande.

Mais c’est Glenn Miller quand même, musicien mondialement connu maintenant. Ça vaut le coup de faire un effort.

Ayant délaissé son livre, il arpente l’aéroport à la recherche d’un coucou capable de traverser la Manche.

Et il trouve.

Dans le hangar B29, se trouve, au repos, un C64 Norseman, immatriculé  44-70285, un petit monomoteur argenté. Suffisant pour une petite traversée comme celle-là.

Il se précipite vers le bureau où Miller est resté l’attendre.

– Major, Major, j’ai trouvé. Il reste un C64. Ça fera l’affaire, sans problème.

Et Davis se plonge à nouveau dans ses livres à la recherche d’un pilote qui ne soit ni en mission, ni en repos. Son doigt glisse rapidement sur la page et s’arrête brusquement.

– John Morgan, Major, dit-il fièrement. John Morgan est disponible. Il doit partir en mission comme copilote demain après-midi, il est en réserve, il a le temps de faire l’aller-retour. Je vais le chercher.

– Ok, allez le chercher, faites vite, ordonne Miller.

Dix minutes plus tard, le lieutenant Davis revient accompagné de John Morgan, jeune officier de la Royal Air Force. Celui-ci se place immédiatement au garde-à-vous.

– Je suis disposé à faire le voyage avec vous, Major. C’est un honneur de vous conduire à Paris.

– Merci Morgan. D’ici combien de temps pouvez-vous appareiller ?

– Le temps est mauvais, Major, il y a beaucoup de brouillard. Vers 13h30, je pense que ça se sera levé. On pourra décoller à ce moment-là.

La voix de Morgan est frêle et mal assurée. Glenn Miller s’en aperçoit.

– Il y a un problème Morgan ?

– Oui, Major, un petit problème. Je ne suis que débutant, je n’ai que peu d’heures de vol à mon actif et je ne sais pas piloter aux instruments. Les seuls vols à l’aveugle que j’ai faits, je les ai faits en tant que copilote.

– C’est-à-dire ?

– C’est-à-dire, Major, que j’ai besoin de visibilité. Je ne maîtrise pas bien le vol à l’aveugle, en me fiant uniquement sur les instruments de vol. Et ce brouillard est un inconvénient majeur.

– Attendons 13h30, nous verrons à ce moment. Mais je vous fais confiance. Et puis ayez vous-même confiance en vous, bon sang…

– A tout à l’heure, Major, je vais établir mon plan de vol.

Morgan salue et quitte la pièce.

A l’heure dite, les deux hommes se retrouvent dans la salle des pilotes. Dehors, le brouillard est épais, la visibilité est à peine de cinquante mètres. Morgan n’en mène pas large.

– Etes-vous prêt ?  lui demande Miller. Pouvons-nous y aller ?

– J’ai écouté la radio, Major, ils annoncent du mieux au-dessus de la Manche vers 14.00. Je vous propose d’attendre  un peu.

– 14 heures dernier délai alors, fulmine Miller.

Mais Morgan n’est vraiment pas sûr de lui. Il tremble sur ses jambes.

– Regardez Major, c’est une véritable purée de pois, je vous assure que je ne suis pas tranquille. On peut partir, mais, si je peux me permettre, on va au casse-pipe. Je préfèrerais qu’on attende 16 heures pour décoller.

La peur se voit sur le visage du pilote.

– Mais qu’est-ce qui m’a fichu un pétochard pareil, hurle Miller. B… de m… Soyez fort, soyez un soldat, un vrai. 16 heures, pas une minute de plus. Rompez !

Glenn Miller est furieux. Impossible de se calmer. Le rendez-vous de ce soir à l’hôtel risque d’être reporté. Le départ ne se passe pas comme il l’avait prévu. Il s’en veut aussi à lui-même de ne pas avoir planifié son envol vers Paris la veille. Enfin, les choses sont ainsi. Dans un peu plus d’une heure, il sera parti. Et pour tuer le temps utilement, il s’isole dans une chambre, sort son trombone et répète, seul.

 

Un peu plus tôt dans la journée, depuis l’aéroport de Methwold, cent trente-huit bombardiers Lancaster ont décollé, direction la Westphalie en Allemagne. Une mission de guerre celle-là. Plusieurs villes sont visées. Il s’agit de lancer des bombes au phosphore, des bombes incendiaires. Mais l’escouade d’avions de guerre n’est pas équipée de radars et le vol est là aussi très dangereux. Le bombardement ne pourra être qu’approximatif. C’est pourquoi, vers 13h30, décision est prise d’annuler la mission.

Demi-tour et retour au bercail.

Mais un bombardier équipé de telles munitions ne se pose pas en pleine charge. C’est pourquoi il faut larguer les bombes dans la Manche, à un endroit prévu à l’avance où les bateaux ont ordre de ne pas naviguer. Des dizaines de milliers d’engins explosifs vont finir au fond de la mer. Arrivé au-dessus de la zone définie, le commandant, depuis l’avion de tête, donne l’ordre de larguer.  Et les cent-trente-huit bombardiers lâchent leurs engins de mort. Il est 14h45.

A 16 heures, le petit appareil de John Morgan s’arrache de la piste, direction Villacoublay.

Le survol du sud de l’Angleterre se passe sans encombre.

Arrivé au-dessus de la Manche, le brouillard se fait de plus en plus dense. Le petit avion est obligé de voler bas, car plus haut, c’est une véritable purée de pois. Tellement angoissé à l’idée de partir dans le mauvais temps, Morgan n’a pas établi de plan de vol fixe. Il vole au jugé, à vue. Il s’est fixé un cap et le suit plus ou moins bien.

La peur est communicative et le tromboniste de jazz ne se sent pas en sécurité à bord de l’appareil. Morgan vole à cinq cents pieds à peine. Presque au ras de l’eau.

Soudain, le pilote hurle

– Major, regardez là-haut !!

Et de son doigt, il point le haut du cockpit. Le major Miller lève la tête. Malgré la brume qui se dissipe peu à peu, il voit parfaitement.

– Nom d’une pipe, dit-il, voilà une sacrée volée d’avions, bien plus haut que nous, et beaucoup plus rapides. Dites-moi, Morgan, heureusement qu’on vole à cette altitude, on aurait pu se trouver au milieu de cette meute. Bon sang, combien y en a-t-il ? Je n’arrive même pas à les compter.

Il faut compter presque deux minutes pour que la queue de la troupe ne passe au-dessus du petit monomoteur. Soudain, tout redevient calme. Et, miracle, le brouillard se dissipe rapidement. Morgan reprend confiance et en profite pour reprendre également de l’altitude.

Une demi-heure plus tard, les côtes françaises sont en vue.

– C’est bon, triomphe le pilote, maintenant, je connais bien, il n’y aura plus de problèmes.

– Et en plus, vous y voyez clair, allez, direction Paris, pilote, et vite.

C’est un peu avant 20 heures que le C64 se pose sans dégâts sur la piste de Villacoublay. Morgan coupe le moteur et appuie sa tête sur le manche de l’avion. Il transpire.

– Vous voilà arrivé, Major. C’est une grande victoire sur moi-même, je ne pensais pas que je serais capable de le faire. Je dois maintenant vous avouer quelque chose.

– Allez-y, Morgan, nous sommes arrivés maintenant, vous pouvez tout me dire.

– C’est la première fois que je traverse la Manche seul. Jamais de ma vie je n’ai fait ça.

– Hé bien, il faut bien une première fois, répond Miller en rigolant. Dommage juste que ce soit tombé sur moi. Et maintenant, mon gars, il va falloir prévoir le retour, on vous attend en Angleterre.

– J’ai discuté avant de partir, je ne rentrerai que demain matin.

– Et pourquoi pas tout de suite ?

– Je n’ai jamais piloté seul de nuit. »

 

 

(Le 15 décembre 1944, Glenn Miller prend place dans le C64 Norseman, immatriculé  44-70285. Aux commandes, John Morgan, pilote inexpérimenté. L’avion décolle peu avant 14h00. Aux environs de 14h45, au-dessus de la Manche, le C64 qui vole très bas, croise 138 bombardiers Lancaster qui rentrent d’une mission annulée en Allemagne.

On suppose que le petit avion s’est trouvé au mauvais moment dans la zone de largage des bombes non utilisées. L’avion de Glenn Miller n’a lancé aucun message de détresse, mais on ne l’a jamais revu. On suppose qu’il a coincé, sans pouvoir rien faire, sous cette énorme pluie d’explosifs et qu’il a été réduit en miettes. Jamais on n’a retrouvé quoique ce soit du C64 de Morgan et Miller.

Un peu plus d’une heure de décalage pour un départ, à cause d’un pilote trouillard et le destin est changé.)

 

 

© Amor-Fati 15 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 15 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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