septembre 5

Pour une belle fête, c’était une belle fête !

Nicolas Fouquet ouvrit les yeux. Depuis deux semaines, lui revenaient sans cesse dans l’esprit les suites de la fête qu’il avait donnée le 17 août dernier. Beaucoup de bruit, beaucoup de monde à voir, une fête grandiose comme il n’en n’avait jamais donné jusque-là. Plusieurs milliers de personnes étaient venues, à son invitation, voir la magnificence du château de Vaux le Vicomte. Molière avait donné Les Fâcheux, La Fontaine était là. Toute la Cour royale avait fait le déplacement, y compris le Roi qui n’avait donné son accord qu’au dernier moment. François Vatel, son intendant, avait bien fait les choses et n’avait pas lésiné sur les moyens. Danses, musiques, théâtre, feu d’artifice. La France entière et tout ce qu’elle comptait d’importants savait désormais qu’il était, après Louis XIV, l’homme le plus puissant du Royaume.

Seule ombre au tableau, ce carrosse tombé dans le bassin et qui avait fait quelques tués. Mais fallait-il s’arrêter à ce genre de broutilles qui n’étaient pas de si forte gravité et qui n’avaient pu gâcher la fête.

A ses côtés, son épouse, Marie-Madeleine, ouvrit les yeux également. Les enfants étaient dans leur pavillon, avec leur gouvernante et elle avait décidé, ce matin du 5 septembre, de paresser un peu au lit en compagnie de son mari qui, pour une fois, ne semblait pas pressé de se lever.

Elle se blottit contre son épaule et chercha ses lèvres pour l’embrasser. Il accepta le baiser et se tourna vers elle.

«  Marie-Madeleine, ma chérie,, lui dit-il. Je n’arrête pas de penser à la fête que nous avons donnée.  Je suis étonné de ne pas avoir de nouvelles du Roi. Depuis deux semaines, il n’a pas demandé à me recevoir. J’ai juste reçu quelques nouvelles de la Cour par des gens qui me demandent quelques précisions sur les comptes du pays. Il a pourtant passé du bon temps ici, et j’espère de tout cœur que rien ne l’a froissé. Peut-être la présence de Monsieur de La Fontaine qui est mon protégé et qu’il n’apprécie pas particulièrement. Qu’en penses-tu ?

Madame Fouquet n’avait pas le cœur à discuter. Elle avait juste envie de rester au lit contre son époux, et de bien profiter de lui. C’était si rare qu’ils fussent encore au lit à dix heures du matin.

–  Ne t’inquiète pas. Peut-être le mois d’août est-il moins chargé en affaires importantes du Royaume et que sa Majesté a d’autres chats à fouetter. Ce n’était qu’une fête après tout. Un peu fastueuse, j’en suis d’accord, mais pas de quoi en prendre ombrage.

Elle se rapprocha encore de son mari. L’envie débordante de faire l’amour montait petit à petit en elle et elle n’avait qu’un souhait, s’abandonner complètement dans les bras de Nicolas.

A ce moment, on frappa à la porte. Marie-Madeleine, pudiquement, ramena le drap sur elle pour se protéger de l’entrée du laquais.

Un domestique en livrée apparut. Il s’arrêta à trois pas de la porte, comme l’usage le voulait, se baissa respectueusement et attendit que son maître voulût bien porter son attention sur lui.

– Hé bien, Damien, demanda le Surintendant. Que nous vaut d’être ainsi dérangés mâtin ?

– Monseigneur, répondit Damien, Monsieur d’Artagnan, capitaine des Gardes de sa Majesté est ici et demande à vous voir. Il est porteur, dit-il, d’un message de sa Majesté de la plus haute importance.

– Si fait Damien, disparaissez. Faites-le patienter dans le boudoir de Madame.  Et dites-lui que j’arrive au plus vite.

Damien disparut aussitôt et referma soigneusement la haute porte blanche ornée d’or.

– Là, tu vois que tu n’avais pas à t’inquiéter. Ne fais pas attendre le capitaine, lui dit-elle à regret. Va vite voir quelle nouvelle importante le force à se déplacer. Et reviens vite me retrouver. Je reste encore au lit. Je t’attends.

Nicolas Fouquet déposa un baiser sur les lèvres de son épouse et se leva. Il s’habilla au plus vite qu’il put. Inutile de se vêtir trop richement pour recevoir un simple capitaine des Gardes.

Il sortit par la même porte que Damien avait empruntée quelques minutes plus tôt.

Marie-Madeleine s’étira, gonfla l’oreiller et reposa sa tête sur le coussin. Elle était bien décidée à obtenir ce qu’elle attendait. Dût-elle attendre encore une heure.

Nicolas Fouquet ne fut pas absent bien longtemps. Quand il revint dans la chambre, il ôta prestement ses vêtements et revint se blottir contre sa douce épouse. Elle n’eut même pas le temps de poser la moindre question, tant il avait fait vite pour revenir contre elle.

Il la prit dans ses bras et lui dit à l’oreille

– Mon Amour, tu tiens dans tes bras le premier homme du Royaume. Monsieur d’Artagnan vient de me faire savoir que sa Majesté avait été enchantée de sa visite à Vaux. Il compte remettre en état le pavillon de chasse de son père et me fait demander de lui présenter Le Nôtre, Le Vau et François Mansart qu’il souhaite faire travailler pour lui.

– C’est merveilleux Nicolas, déclara Madame Fouquet. Et toi, que vas-tu y gagner ? En quoi cela va-t-il retomber sur toi ?

– Il me nomme, en plus de ma charge habituelle, grand ordonnateur des travaux du domaine royal. C’est une lourde charge, je n’en doute pas, mais ô combien valorisante, car je serai tous les jours auprès du Roi pour lui rendre compte de l’avancée des travaux. Et, de plus, Monsieur de Colbert, qui était contre l’avis de sa Majesté a été désavoué par le Roi et se trouve en disgrâce. Il devra quitter le pays dès demain, on pense, pour l’Angleterre.

– Deux bonnes nouvelles. Quelle belle matinée ! Quand commences-tu ?

– Cet après-midi même. Nous devons rencontrer le Roi à l’endroit où il souhaite établir sa nouvelle résidence.

– Et où se trouve cette merveille qui sera la pâle imitation de notre demeure, Monsieur le Surintendant chargé des travaux du roi ? demanda, moqueuse la jeune femme du surintendant.

– A Versailles, je crois. Monsieur d’Artagnan reste là et nous accompagnera là-bas tout à l’heure.

– Nous devons donc nous lever sur le champ ? demanda-t-elle boudeuse.

– Non, je lui ai dit de rester dans les jardins, et que nous le retrouverions dans une heure environ. »

Nicolas Fouquet embrassa amoureusement sa femme et rabattit sur eux le drap de soie.

 

(Le 5 septembre 1661, Le Chevalier d’Artagnan, capitaine des Gardes du Roi  a bien rencontré Fouquet, non pas à Vaux, mais à Nantes et c’était pour l’arrêter, sur ordre du Roi Louis XIV. Fouquet sera destitué de ses toutes ses charges, ses biens confisqués, et il passera 19 années en prison d’où il ne sortira qu’entre quatre planches le 3 avril 1680. Louis XIV a toujours nié que la fête de Vaux le Vicomte ait été à l’origine de sa décision, qui aurait déjà été prise plus de deux mois auparavant.)

© Amor-Fati 5 septembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 5 septembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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