novembre 5

Quand le soleil s’éteint

Henri prit Camille par la main.

« Viens, lui dit-il, je vais te montrer quelque chose que tu n’oublieras pas. Tu pourras dire que tu l’as vu une fois dans ta vie.

–  Où allez-vous tous les deux ? demanda Martine.

–  Au bord du canal, je vais montrer le soleil se coucher une dernière fois à Camille.

– Oui, je vois. Tu as raison. C’est important. Couvrez-vous, il fait frais.

– Tu ne viens pas avec nous ? demanda Henri  sa femme.

– Non, c’est trop dur, et puis je te laisse avec ça. Allez vous fabriquer des souvenirs tous les deux. C’est bien comme ça. »

L’homme et son petit-fils partirent en voiture, direction le canal de l’Orne à la mer. Le chemin était bref. Il y avait du monde sur la route. Beaucoup de gens étaient en ville, parlaient fort, criaient, vociféraient. Toute la région était remontée contre ces ordres venus d’on ne sait où et qui avaient décidé que le soleil ne se montrerait plus en Normandie.

Le soleil se lever, le soleil se coucher, Henri l’avait vu mille fois dans sa vie. En Lorraine pendant plus de vingt ans d’abord. Et puis un jour, on lui avait dit. C’est terminé. Il n’y aura plus de soleil comme celui-là en Lorraine. Beaucoup de soleils s’étaient déjà éteints depuis quelques années, et celui de Lorraine avait définitivement fini de briller. Alors, Henri avait fait sa valise, avec sa petite famille. Chercher un soleil quelque part, pour que sa vie continue à avoir un sens. Pour que tout ce qu’il avait investi pendant tant d’années ne soit pas à jamais perdu, à jamais oublié. Il était arrivé ici en Normandie. On lui avait expliqué qu’il y avait encore de l’espoir, que tout n’était pas perdu, que le soleil avait encore de belles années devant lui. Et Henri l’avait cru, comme beaucoup d’autres avec lui. Continuer à vivre, continuer à voir ce rouge, ce orange, ce jaune couler et répandre la lumière qui était sa raison de vivre.

Camille devait le voir, une fois, une seule fois, mais qu’il s’en souvienne.

Il y avait du monde le long du canal. Tout le monde n’était pas en ville. Beaucoup de gens avaient fait le déplacement dans l’orbite même de l’astre pour le voir de près, pour voir cette lumière et la toucher de près, de très près, sachant que c’était la dernière fois. Henri n’avait pas voulu. Il avait eu peur de se brûler, peur que la chaleur et la lumière lui soient insupportables. Voir ça, oui, le voir de près, à le toucher presque, non, c’était trop dur.

« C’est prévu pour quelle heure ? demanda un homme, emmitouflé dans son parka.

–  Vers 18h00, à la tombée de la nuit, on verra bien la lumière, répondit son voisin.

–  Quelle horreur, reprit le premier, je ne pensais pas voir ça un jour.

–  Voilà plus de vingt ans que cette lumière, que cette chaleur font partie de mon quotidien, de savoir que c’est fini, ça me transperce le cœur.

–  Vous n’êtes pas le seul, Monsieur. »

Henri ne participait pas à la discussion. Un grosse boule lui montait dans la gorge et il n’aurait pas pu parler.

Le jour baissait, le passage à l’heure d’hiver quelques semaines plus tôt avait accéléré et amplifié cette sensation de froid précoce. Henri serra fort la main de Camille dans la sienne. Loin là bas, de l’autre côté de la colline, à l’est, là où habituellement le soleil se lève, une lueur commençait  à apparaître. En même temps, un long panache de vapeur blanche montait vers le ciel, formant d’improbables nuages au-dessus des maisons, de la ville et de la campagne. Et d’un seul, le soleil se montra. Tout l’horizon rougeoya, le paysage était soudain rempli de cette chaude lumière jaune-oranger. Une larme roula sur la joue d’Henri. Le soleil, il était là, il le voyait. Tout un tas de souvenirs remontaient à sa mémoire, en flash, à toute vitesse. Camille ne comprenait pas cette émotion. Henri essuya sa joue et prit son petit-fils dans ses bras, pour qu’il puisse encore mieux profiter du spectacle.

« Regarde bien, Camillou, regarde bien, et ancre bien ça dans ta mémoire. Tu pourras dire un jour à tes copains, quand vous passerez devant le site de Lazzaro, je l’ai vu, le dernier soleil, je l’ai vu avec mon grand-père, ce soir de novembre. »

Camille ne comprenait pas tout ce qui se passait, mais au fond de lui, il ressentait bien toute l’émotion qui gagnait son grand-père et les autres messieurs qui les entouraient.

Ils restèrent là une vingtaine de minutes à regarder ce spectacle qui était quotidien habituellement, tellement quotidien que plus personne n’y faisait attention, ni sur le plateau, ni dans les environs.

« Allez, viens, c’est fini, on rentre.

– C’était beau ! déclara Camille en embrassant son grand-père. On reviendra voir le soleil une autre fois, un autre soir ?

– Non, répondit Henri. Garde bien dans ta petite tête celui que tu as vu ce soir, tu ne le reverras pas, du moins pas ici.

– Tu es triste, papi ?

– Oui. C’est une page, une grosse page qui se tourne. C’est ma vie qui s’éteint avec cette dernière lumière. »

(Le 5 novembre 1993, eut lieu la toute dernière coulée d’acier sur le site de la SMN (Société Métallurgique de Normandie) à Colombelles, près de Caen. Avec elle, s’éteignait à jamais l’usine de Lazarro qui allait ensuite être démantelée, les machines vendues aux chinois dont l’acier à bas prix avait fait dégringoler la sidérurgie européenne.  Il reste sur le site de la SMN une grosse cheminée, baptisée « grand réfrigérant » et qui a été conservée en souvenir de l’activité métallurgique qui avait fait vivre trois générations d’ouvriers et de cadres.)

Évidemment, ça ne s’est pas passé comme ça, et ce texte est certainement plein d’inexactitudes et d’erreurs, mais j’ai voulu ici rendre hommage à ces milliers de travailleurs qui ont vu leur vie s’effondrer en même temps que s’éteignait le dernier haut-fourneau normand.

Ils sont nombreux, les Henri, les Georges-Marie, les André, les Pascal, les Igor, les Dimitri, les Jaroslaw, les Henryk, les Lukaz, qui ont laissé leurs espoirs et leurs joies de vivre ce 5 novembre à Colombelles.

© Amor-Fati 5 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 5 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Hommage

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