mars 10

Qui veut noyer son chien

calas

La foule est venue nombreuse sur la place Saint Georges, à Toulouse. Les exécutions publiques ont toujours attiré la foule des grands jours.

«  Mort au huguenot! Qu’il souffre ! crie une femme.

– Au feu, le Calas, hurle une autre.

– Tous les hérétiques sont des assassins, hurle un homme.

– Et des sodomites, ajoute un autre.

Les badauds en ont pour leur argent.

Sur l’échafaud, on traîne Jean Calas. Il a soixante-quatre ans. Les tortures subies depuis plusieurs semaines l’empêchent de se déplacer convenablement. La montée des marches est un véritable chemin de croix à elle seule. Plusieurs fois, Calas et tombé, ses gardes l’ont aidé à se relever, et c’est à genoux qu’il se présente devant la roue où le bourreau, tout de rouge vêtu l’attend les bras croisés.

Nous sommes le 10 mars 1762. C’est la fin d’une histoire, et le début d’une autre !

Hier, le tribunal de Toulouse a condamné Jean Calas à être roué en place publique, puis brûlé après deux heures d’exposition de son corps.

Comment en est-on arrivé là ?

Jean et Anne-Rose Calas sont négociants en tissus, au 18 de la rue des Filatiers à Toulouse.

Ce sont des calvinistes discrets et respectés, installés ici depuis 1722. Presque quarante ans. Un sacré bail. Et pas question de retraite, on n’en a pas les moyens. Le couple a passé la soixantaine et rien ne les empêchera de continuer à travailler. Et à travailler dur. Les affaires ont été florissantes dans le temps, mais les dépenses excessives de Louis XV entraînent depuis deux ans de nouvelles levées d’impôts.

Le 13 octobre 1761, la discussion est âpre à table. La famille reçoit à souper un autre marchand de la ville : Antoine Gaubert. La conversation file vite sur les taxes perçues sur les tissus et habillements. La bonne, Jeanne Viguière en est à son douzième aller-retour entre la salle et la cuisine pour servir et desservir. Les jambes commencent à être lourdes. Dans la cheminée, un faible feu brûle. Il fait encore beau à Toulouse en ce début octobre. Deux des quatre fils de la famille sont présents : Marc-Antoine, l’aîné, et Pierre son cadet.

– Ils nous auront jusqu’au dernier sou, se plaint Jean Calas. Une fois mes taxes payées, que me reste-t-il pour nourrir ma famille ?

– Surtout que j’ai entendu dire qu’un nouvel octroi allait être installé, renchérit Gaubert.

– Encore ? Mais j’en paie déjà deux pour traverser la ville. Alors, ça, il va falloir voir.

Le ton monte, les R roulent sous les dents des protagonistes qui commencent à rougir sous l’effet du vin et de la colère.

Il est plus de 21 heures, la soirée s’annonce longue, d’autant que Madame Calas a demandé à Jeanne d’apporter les alcools et les liqueurs.

La bonne remet au passage une bûche dans la cheminée.

– Bien, moi, je vais monter me coucher, père. Excusez-moi, mais je dois partir de bonne heure demain matin.

– Oui, va ! On se verra demain matin.

– Bonne nuit Père, bonne nuit Mère. Bonsoir Monsieur Gaubert.

– Bonsoir, Marc-Antoine, je te souhaite la bonne nuit.

Et Marc Antoine quitte la salle pour monter dans la chambre des enfants au premier étage. Chambre des enfants. Ce n’est plus vraiment le cas. Marc Antoine a trente ans tout de même !

Autour de la table, la conversation a repris. Quand il s’agit de parler de politique, des dépenses excessives des grands du royaume et de la misère des petites gens, on sait trouver Jean Calas qui peut palabrer pendant des heures sans montrer le moindre signe de fatigue.

Et le temps passe.

– Jeanne, appelle la maîtresse de maison, il se fait tard. Tu vas pouvoir rentrer chez toi, mais avant de partir, va donc rechercher des chandelles, il en reste quelques-unes à l’étage dans l’armoire de la petite chambre. Il commence à faire sombre ici, et j’ai l’impression que nous ne sommes pas encore couchés !

– Bien Madame, murmure la servante qui se hâte de monter l’escalier pour effectuer cette dernière tâche avant de goûter un repos bien mérité.

Un cri soudain retentit dans la maison.

– Madame, Monsieur, Madame, Monsieur, vite, vite, vite…..

Répondant aux hurlements de la servante, tout le monde se rue dans l’escalier. Jean Calas, s’arrête net en haut des marches. Marc Antoine est pendu à une poignée de porte . Son teint est déjà bleu violacé et sa langue pointe à travers sa bouche gonflée. Ses yeux fixes semblent fixer déjà le néant qu’il a rejoint.

Les Calas, voyant qu’il n’y a plus rien à faire, se jettent à genoux et se mettent à prier devant la dépouille de leur fils.

Après quelques minutes, Jean Calas se lève et dit à sa femme, tremblante :

– Il faut faire quelque chose. Notre pauvre fils s’est donné la mort, ce qui n’est point accepté par l’église.  Si on le découvre, il subira le supplice des suicidés et je ne veux pas de ça pour mon fils chéri.

Gaubert, Jean, Pierre et Jeanne détachent le corps de la porte  et le trainent dans l’escalier.

– Le mieux est de le mettre dans le jardin, propose Jean Calas. On appellera les gendarmes plus tard.

 

– Je ne suis pas d’ici. Je suis juste de passage à Toulouse. Qui est cet homme qui va être roué ? Qu’a-t-il fait pour mériter un tel supplice ?

– Tu ne connais pas l’affaire Calas ? La voix de l’homme est légèrement couverte par le bruit de la foule. On ne parle que de ça ici depuis six mois. Il a tué son fils. Assassiné de ses propres mains. Etranglé !

– Et pourquoi ?

– Parce qu’il voulait se convertir au catholicisme, pardi. Calas est un sacré hérétique. Il n’a pas supporté l’idée de voir son fils passer chez les curés.

– Il a avoué ?

– Penses-tu. Ces sacrés huguenots, plutôt mourir que de dire la vérité.

– Il a dû être torturé pour être dans cet état en tout cas, il n’est pas beau à voir.

– Il parait qu’on lui a tout fait. Rien à faire, il n’a rien voulu dire. Il maintient que son fils s’est suicidé et qu’il l’a juste descendu. Foutaises, racontars et hérésie. Qu’il craque sous le bâton du bourreau, il ne mérite que ça !

– Tiens, justement. Ça commence, regarde ! »

Sur l’estrade de bois, le bourreau lève bien haut sa lourde barre de fer.

 

(Accusé sans preuves et juste parce qu’il était d’une autre religion que la majorité, Dieu merci, ce n’est pas aujourd’hui que cela arriverait. Jean Calas a été roué le 10 mars 1762 à Toulouse. La famille a été bannie et tous leurs biens confisqués. Moins d’un an plus tard, Voltaire, qui avait rencontré Pierre Calas, publie son traité sur la tolérance, dans lequel il prend publiquement position pour l’innocence de Jean Calas. La condamnation de Calas est cassée le 4 juin 1764. Trois ans après sa condamnation à mort, le 9 mars 1765, Calas et sa famille sont définitivement réhabilités et recevront du Roi une pension de trente-six mille livres. Calas avait été accusé et condamné suite aux rumeurs, calomnies et dénonciations de ses voisins. N’oublions pas qu’il était protestant. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.)

 

 

 

 

© Amor-Fati 10 mars 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 10 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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