décembre 31

Réveillon à Dublin

arthurLa soirée bat son plein. Une soirée assez collet monté si on peut dire. Même une soirée de réveillon est quelque chose d’assez strict dans l’Irlande du XVIII° siècle.
Pas question de croiser des gens un peu fous, coiffés de chapeaux coniques et se lançant des boules de cotillon. Non, uniquement des dames en belles robes et voilettes et des messieurs en costume, gilet, chemise blanche et lacet en guise de cravate. Le haut de forme est également de mise.
Les vingt invités de Mark Rainsford sont tous arrivés à l’heure. Vingt heures pour le début de la soirée. Le passage vers  l’année 1760 doit se faire dans la gaieté.
Le menu est festif. Plus de dix plats sont présentés ce soir. Rainsford a mis les petits plats dans les grands. Lui, habituellement reconnu pour être près de ses sous, fait table ouverte devant ses invités. Et tout ce petit monde boit et mange à n’en plus pouvoir. L’alcool fait son effet, et, juste avant minuit, Mark Rainsford se lève de sa chaise. Il titube un petit peu, car il est allé fort sur la bouteille lui aussi.
Il se saisit de son verre de cristal, le verre à eau, le plus grand, et frappe doucement dessus avec la pointe de son couteau. A peine audible au début, le son emplit la pièce et le calme se fait petit à petit. Au bout de quelques minutes, l’assemblée est silencieuse et attend la déclaration du maître de maison.
« Mes amis, mes amis, commence Mark Rainsford. Je voudrais tout d’abord vous remercier d’avoir accepté mon invitation de ce soir.
– Ne parle pas si fort, Mark, on t’entend, la pièce n’est pas si grande, lui fait remarquer son épouse, assise à sa droite.
Mark ne tient aucun compte de la remarque de sa femme et continue avec le même timbre de voix, fort et posé.
– Avant que minuit ne sonne et que nous basculions dans l’année 1760, je tiens à être le premier à vous souhaiter une bonne et heureuse année.
– A vous aussi, répond aussitôt Lord Shuttle, assis en face de lui. Que cette année vous soit prospère, Mark, et meilleure que celle qui vient de s’achever.
– J’allais y venir Mylord, Cette année qui vient de passer a été une des pires de ma carrière. J’ai cru toucher le fond, mais aujourd’hui, j’ai donné un grand coup de pied pour me remonter et je suis bien revenu. Je termine 1759 dans une prospérité que je n’espérais pas il y a un mois encore.
– Auriez-vous fait fortune aujourd’hui même ? demanda Lady Gifhorn en reposant son verre.
C’était la femme du député Will Gifhorn, disparu deux ans auparavant. Elle avait pris l’habitude de boire auprès de son mari et son veuvage ne l’avait pas assagie. Elle était réputée pour ses scandales dans les soirées et pour son rire qui emplissait les salons ou elle se trouvait.
– Vous ne pensez pas si bien dire Mary, répond Mark Rainsford. Il y a deux mois à peine, j’ai rencontré un jeune homme d’une trentaine d’années qui a demandé à me parler.
– Il voulait parler affaires ?
– Exactement. C’est un jeune brasseur. Il a une petite brasserie du côté de Leixlip, et il cherche à s’agrandir.
– Et il souhaite vous aider à remonter votre entreprise, reprend Lady Gifhorn. Je suis sûre que c’est là la bonne nouvelle que vous cherchez à nous annoncer. Vous allez rouvrir la brasserie de votre grand-père ! Ah la bonne nouvelle, enfin une bonne bière blonde qui va couler dans Dublin et que nous aurons grand plaisir à déguster.
– Il n’en est pas question Mary. J’ai tiré définitivement un trait sur la brasserie. Je n’ai ni l’âge ni l’envie de me remettre dans les affaires. J’ai plutôt l’intention de vivre les années que Dieu me donnera encore à vivre le plus calmement possible et en faisant le moins de travail possible. J’ai assez travaillé dans ma vie.
– Et pour quel résultat, le coupa Mr Blend.
La réflexion est piquante et Rainsford encaisse  le coup. Il est vrai que sa carrière n’a pas été des plus brillantes. On dit souvent que dans les affaires, le grand-père a l’idée et crée l’entreprise, le fils la fait fructifier et le petit-fils la coule. C’est exactement ce qui s’est passé chez les Rainsford. Mark, l’ancien maire de Dublin a fondé la brasserie de la Porte Saint James en 1701. Elle est vite devenue florissante, son fils Mark y a travaillé toute sa vie et son petit-fils, Mark à nouveau, s’en est désintéressé et l’a menée à la ruine.
– Laissez-moi continuer, Blend, si vous voulez bien, et je ne vous permets pas de juger. On sait de quoi vous vivez…
Le ton est cassant et Blend plonge le nez dans son assiette. Un partout.
– Toujours est-il que ce jeune homme me fait une proposition pour l’achat de la brasserie. Je lui réponds qu’elle n’est pas à vendre. Que cette brasserie est dans ma famille depuis cinquante ans et que j’entends la conserver.
– Pour quoi faire si vous ne voulez plus brasser ? demande encore Lady Gifhorn. A quoi sert un joujou avec lequel on ne joue plus ?
– Laissez-moi continuer Mary. Je lui réponds que s’il le veut bien, je conçois à la lui louer.
– Mais elle ne vaut pas grand-chose, intervient Lord Shuttle.
– Je ne peux pas vous laisser dire ça, elle fait quand même 16 hectares, on y trouve un moulin, deux malteries, des écuries pour 15 chevaux, des greniers pour 200 tonnes de foin et une usine de production complète. Certes pas du dernier cri, mais quand même…
– Et l’eau ? Une brasserie sans eau n’a aucune valeur.
– Justement, et c’est là que j’ai joué finement. Mon grand-père avait obtenu le droit de pomper toute l’eau de la Liffey qu’il souhaitait. Je lui ai donc proposé de lui louer le tout, bâtiments et eau.
– Bien joué. Vous le laissez remettre la brasserie en état pour un loyer modeste, et à la fin du bail, vous reprenez le tout pour le revendre dix fois le prix qu’elle vaut actuellement.
– C’est exactement ce que je souhaitais faire, mais il m’a un peu pris de court. Il m’a dit que puisque je ne souhaitais pas vendre, il entendait louer suffisamment longtemps pour que lui et ses enfants puissent continuer à vivre et travailler dans la brasserie. Il m’a dit qu’il était en train de mettre au point une nouvelle recette qui allait faire fureur, mais qu’elle n’était pas encore prête.
– Vous lui avez louée pour 100 ans ?
Les convives éclatèrent de rire. Qui pourrait bien avoir l’idée de signer un bail de 100 ans ? Jamais on n’avait vu ça !
– Que lui avez-vous proposé ?
– En fait, c’est lui qui a pris le dessus dans la négociation, je le reconnais maintenant, mais je ne le regrette pas. Il m’a demandé combien pourrait coûter la brasserie complète si je la vendais. J’ai dit un chiffre un peu au hasard, je l’avoue. Le terrain, le stock, les installations, et surtout le droit de pompage. Environ 30.000 livres, ai-je répondu. J’avoue que j’y étais allé un peu fort, je ne pense pas qu’elle vaille la moitié de ce chiffre.
Le silence se fait dans la salle. Tous les invités ont les yeux et les oreilles pendus aux lèvres de Mark Rainsford.
– Vous lui avez vendu votre brasserie 30.000 livres ?
La question éclate, posée par au moins dix convives.
– Non, je ne suis pas vendeur, vous ai-je dit. Il a sorti un petit carnet, a fait quelques calculs, puis a entouré un nombre. Il a alors levé les yeux, et m’a dit : Sir Rainsford, je vous propose une somme de 45 livres par an pour votre brasserie, y compris le droit de pompage. 45 livres, c’était plus que j’en espérais. Et il a ajouté : je vous propose un bail comme personne ne vous en proposera jamais.
L’assistance était médusée. Rainsford avait bien réussi à captiver tout le monde. Chacun attendait, son verre à la main.
– Il m’a proposé un bail de 9000 ans.
Silence totale dans l’assemblée. Un bail de 9000 ans, il fallait être fou pour faire une telle proposition.
– J’ai aussitôt accepté et nous avons signé cet après-midi même, les dix premières années étant payables d’avance.
– Incroyable, hurle Lord Shuttle, vous avez réussi  le coup du siècle, et en gants blancs. Cet homme va se ruiner. Personne n’est capable de remettre à flot la brasserie de St James Gate.
– Il est persuadé qu’il y arrivera. Dans 300 ans, m’a-t-il dit, on lira toujours mon nom sur les bouteilles de bière, j’en suis certain, je ne me lancerais pas dans telle folie si je n’étais pas sûr de moi.
– Et comment se nomme cet hurluberlu aussi certain de sa postérité ?
L’horloge du salon égrène soudain les douze coups de minuit. Personne ne se lève pour se souhaiter la nouvelle année. Chacun attend la réponse à la dernière question posée.
Le silence revenu, Mark Rainsford se gratte la gorge et répond :
– Guinness, Arthur Guinness. Mais ne vous donnez pas la peine de vous en souvenir, dans deux ans, on n’en entendra plus parler ! Bonne année mes amis, Joyeuse année 1760 !!! »

(Le 31 décembre 1759, Arthur Guinness, jeune brasseur irlandais signe un bail de 9000 ans pour la  location de la brasserie St James Gate à Dublin. Pour 45 livres par an. Ce bail n’est plus valide puisque la famille Guinness a depuis racheté et agrandi la propriété. Guinness est toujours la plus grande brasserie d’Europe. L’original du bail portant les signatures d’Arthur Guinness et de Mark Rainsford est exposé au musée Guiness à Dublin)

© JM Bassetti  31/12/2012 Tous droits réservés.

© Amor-Fati 31 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 31 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite

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