décembre 2

Rêverie au coin du feu

Assis dans son fauteuil préféré, devant la cheminée qui distille une douce chaleur, Napoléon rêve. Il n’est pas vieux, il n’a que 35 ans et toute une vie devant lui.

Nous ne sommes le 2 décembre 1804. Il fait froid depuis une semaine à Ajaccio et la vie coule doucement, paisiblement. Le tempérament corse n’est pas de braver le froid. Quand il gèle, on reste chez soi. Oh bien sûr, quand on est paysan ou tâcheron, il faut bien aller travailler, gagner sa croûte pour faire vivre sa famille, mais quand on s’appelle Napoléon Bonaparte, on peut se permettre de rester à la maison et attendre que le temps soit plus clément  pour remettre le nez dehors.

Napoléon s’ennuie. Il regarde les flammes qui lèchent doucement le bois, il tient un tisonnier dans sa main droite et s’amuse à titiller le feu.  Les étincelles crépitent. Il fixe les flammèches et il rêve…

S’il avait su. S’il avait eu plus de cran, plus de courage, sa vie aurait pu être toute autre. Bien évidemment, son poste de maire d’Ajaccio est une belle réussite. Sa mère Laëtizia, endormie dans la pièce à côté est fière de lui. Un homme politique dans la famille, c’est une fierté. Elle peut se pavaner, à la sortie de la messe, devant ses amies. Elle a, par l’intermédiaire de son fils, un certain pouvoir sur tout le sud de la Corse, du moins, le croit-elle.

Il a été élu en juillet 1798, après la disparition étrange d’Antoine Tagliafico, son prédécesseur. Une belle élection. Au premier tour. Il faut dire que depuis des années, la famille Bonaparte est influente sur toute l’île. Napoléon est un grand industriel. Sa société s’occupe de commerce international avec l’Espagne, le Portugal, la Grèce et évidemment l’Italie. Un peu de travail aussi avec l’Angleterre, évidemment, mais Napoléon n’a jamais apprécié les Anglais. Le commerce est difficile avec eux. Ils sont méfiants, mauvais payeurs. Ah les anglais, il ne les aime pas, ne les a jamais aimés et ne les aimera jamais.

Dans son rêve, il se revoit en grand uniforme, du temps où il était général. Il se souvient des campagnes qu’il a dirigées, en tant que commandant en second. Et il se souvient des événements du 13 Vendémiaire an IV, qui avaient été un tournant dans sa vie. Ce jour-là, les royalistes avaient organisé un complot pour reprendre le pouvoir. Barras lui avait fait confiance pour sauver Paris et il l’avait fait. Mais à quel prix. Il avait chargé son collègue Murat d’aller récupérer des canons et de les aligner dans la capitale. Il avait fait donner le canon contre la foule, contre des hommes qui défendaient leurs idées. 300 morts au moins. Voilà ce que Napoléon avait eu sur la conscience et il ne l’avait pas supporté.

Bizarrement, il avait été fêté, il avait même été surnommé le Général Vendémiaire, mais le souvenir des corps allongés à même le sol lui causait un profond dégoût. Certes, il était militaire, certes, il savait ce qu’était la guerre, mais le sang, la mort et la désolation, ce n’était vraiment pas « sa tasse de thé », comme disent les Anglais. Toute la soirée, alors que la fumée des canons se dissipait, Napoléon avait vomi, en se souvenant de ce qu’il avait causé.

Le lendemain, après une nuit épouvantable, il avait sollicité un rendez-vous auprès de Barras, tout enorgueilli de sa victoire de la veille et lui il avait remis son épée.

– Je ne peux pas supporter de tuer des innocents, lui avait-il déclaré. Je n’ai pas été élevé comme ça.

– Mais c’est ton métier, général, lui avait répondu Barras.

– C’était mon métier, avait-il déclaré. Ce surnom de Général Vendémiaire ne me sied guère, Citoyen Barras. Je ne veux pas que mon nom soit à jamais accolé à cette tuerie. Je ne veux pas que la Convention décide de m’envoyer je ne sais où, en Italie ou en Egypte pour recommencer ce que j’ai fait hier et qui me dégoûte profondément. Non. Décidément, je ne suis pas fait pour le métier des armes. Jusque-là, j’ai pris sur moi, j’ai résisté, j’ai fait mon devoir, avec courage, avec détermination, mais je suis maintenant persuadé que mon avenir n’est pas dans l’armée.

– Reprends-toi, Bonaparte, prends quelque repos après ce que tu appelles une épreuve, retourne quelques semaines en Corse et reviens nous plus fort et plus décidé que jamais. Je sais que tu as un grand avenir qui s’ouvre devant toi, je le sens.

Et c’est ce qu’il avait fait. Il avait retrouvé les siens. Et il avait aimé cette vie sédentaire. Il s’était allié avec un lointain cousin et avait créé la SNCM, Société Napoléo  Commerce Maritime.

Jamais il n’était retourné sur le continent, jamais il n’était revenu à Paris. Jamais il n’avait revu la jeune et pétillante Joséphine qui, pourtant, semblait beaucoup l’apprécier. Il avait fait son trou ici, dans son pays, au milieu des siens. Sa femme Caroline qu’il avait épousée en 1797, lui avait donné trois enfants avec qui il adorait jouer. Il était heureux comme ça.

Mais ce soir du 2 décembre, devant le feu, Napoléon a le cafard. Il aperçoit son bicorne et sa veste d’uniforme, accrochés sur la patère près de la cheminée. Et il imagine ce qu’il aurait pu devenir s’il avait continué sa carrière militaire.

Peut-être aurait-il pu faire de la politique, du moins à un autre niveau que ce qu’il fait localement dans sa ville. Il n’exclut pas d’ailleurs de se présenter à la députation aux prochaines élections. Peut-être sa réputation de l’époque aurait-elle pu l’entrainer vers une brillante carrière. Qui sait ? Ministre ? Pourquoi pas ? Mais le retour de la monarchie était contre ses idées. Le roi Louis XVIII, installé depuis deux ans maintenant à Versailles, gouvernait comme son frère l’avait fait précédemment. Roi de droit divin. On avait l’impression que la Révolution n’avait eu aucun effet. Que ces milliers de morts de la Terreur avaient été guillotinés pour rien.

– A quoi songes-tu mon fils ? Tu as l’air bien rêveur.

Laëtizia entre dans la pièce.

– Mère, vous voilà enfin éveillée ? Avez-vous bien dormi ?

– Oui, ça va, mais tu sais que j’ai toujours ce mal à l’estomac qui me taraude à journée entière. J’espère pour toi que tu n’as pas hérité ça de moi.

– Je songeais à ce que je serais devenu si j’étais resté militaire, annonce Napoléon endésignant sa veste et son chapeau.

– Tu aurais été le plus fort, le premier, toi mon fils. Tu aurais pu être Président de la République, si la République avait perduré et si l’usurpateur des Bourbons ne s’était pas à nouveau installé à Versailles dans les chaussons de son frère guillotiné.

– Mère, vous divaguez… Pourquoi pas Roi de France tant que vous y êtes ?

– Non. Pas Roi, ce n’est pas possible….Voyons tu aurais pu être… empereur, et pourquoi pas empereur ??

– Ah oui. Empereur, et je me serais appelé… voyons.

Napoléon se lève de son fauteuil et prend une pose solennelle, la main dans son gilet et la tête bien haute.

– Napoléon tu es, Napoléon tu resteras, tu aurais été le premier des Napoléons.

– Le premier des Napoléons, mère ? Voilà.  Napoléon 1er. Je me serais appelé Napoléon Premier. C’est sûr que ça en impose comme nom.

– Allez, mon fils empereur, cesse donc de rêver, reviens sur terre, appelle ta femme et tes enfants et viens manger, c’est l’heure.  Et cet après-midi, songe à faire un tour à la SNCM. Il faut que les affaires reprennent après le mauvais temps.»

 

(Le 2 décembre 1804, Napoléon Bonaparte se sacre lui-même empereur des Français, en présence du pape Pie VII, et en l’absence de sa mère Laëtizia qui était opposée à cet auto-couronnement. Lorsque sa mère lui avait demandé quelle serait sa place lors de l’entrée à la cathédrale pour le sacre, il avait répondu : « A trois pas derrière l’Empereur, Madame. »)

 

 

© Amor-Fati 2 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


Copyright 2018. All rights reserved.

Ecrit 2 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *