février 19

Robin et Jack

genieRobin marche sur le sable. Le soleil tape fort et dur. Son cerveau aussi tape fort et dur. Une dispute avec sa compagne. Au départ, une conversation calme, tranquille, sur un sujet qui ne porte pas à polémique. Et puis d’un seul coup, un regard interrogateur sur le visage de la femme qu’il aime. Et puis une question : « Je ne comprends pas ce que tu veux dire, peux-tu m’expliquer ? » Et son explication qu’il veut rassurante. Mais rien à faire, il ne s’en sort pas, comme englué dans une colle invisible, comme un hérisson pris dans des phares de voiture, comme bloqué et emprisonné dans des sables mouvants. Plus il essaie de s’en sortir, et plus il s’enfonce. Comment en est-on arrivé là ? Partir de rien et d’un sourire pour arriver à une dispute et à une incompréhension mutuelle.

Robin marche, il marche, juste pour vider sa tête. Pour se sentir mieux. Pour évacuer ce trop-plein de stress qui l’envahit. Et il donne des coups de pied dans tout ce qu’il trouve. Des cailloux surtout, mais aussi des coquillages, des laisses de mer.

Une bouteille. Tiens, une bouteille. Il se baisse et la ramasse pour la jeter un peu plus loin, dans la première poubelle qu’il trouvera. C’est dégueulasse ces gens qui laissent trainer leurs détritus. La plage n’est pas un dépotoir quand même, merde…

Et il reprend sa marche, vers un but non défini. Machinalement, il retire le bouchon de la bouteille. Blop… Une forte lumière l’aveugle soudain, une énorme fumée sort de la bouteille, un tourbillon se crée au bord du goulot, se met à tourner, tourner, tourner de plus en plus vite dans le sens inverse à  la force de Coriolis. Et cette fumée se matérialise doucement et se transforme en un homme venu d’on ne sait où, vêtu de larges vêtements légers et d’une sorte de turban sur la tête. Aveuglé, repoussé par le souffle qui s’est créé et auquel il ne s’attendait pas, Robin se retrouve au sol, un peu sonné par ce qu’il vient de voir et baignant dans une incompréhension immense.

« Mais que, mais quoi ? sont les seuls mots qu’il parvient à prononcer.

– Ne t’inquiète pas, Robin, je ne te veux pas de mal.

– Vous connaissez mon nom ? Et puis d’abord, qui êtes-vous ?

– Je connais tout, Robin, je peux tout. Je suis Jack, le génie de la bouteille.  Et ne me vouvoie pas. Tutoyons-nous, nous allons devenir de grands amis, tu vas voir.

Robin jette un œil à la bouteille, maintenant vide et abandonnée sur le sol. Jack Daniel. Bon sang, il doit dire vrai.

– Merci de m’avoir libéré Robin. Il y a dix siècles que j’étais enfermé dans cette bouteille.

– Dix siècles dans une bouteille de Jack Daniel ?

– Oui, ne cherche pas à comprendre, Robin. Pour te remercier, demande- moi ce que tu veux, j’exaucerai ta demande.

– Ce que je veux ?

– Oui, ce que tu veux, j’ai une puissance et des pouvoirs sans fin.

– Alors voilà. Mon souhait le plus cher serait d’aller aux Etats Unis aussi souvent que je le souhaite. Mais j’ai peur en avion. Et je me dis que je ne suis surement pas le seul. Alors mon vœu serait que tu bâtisses un pont à accès gratuit, entre la France et le continent américain. De cette façon, on pourrait voyager facilement, souvent et à moindre coût.

– C’est ta demande ?

– Oui, Jack, c’est mon vœu. Un pont pour relier nos deux continents. Un pont large

Le génie se gratte le menton. Quelque chose le dérange visiblement.

– C’est très embêtant, Robin, il ne faut pas faire n’importe quoi et ça me parait très difficile. On ne construit pas un pont comme ça. Il y a des problèmes de portance, de résonnance, il faut travailler sur les piliers, le tablier, faire attention au poids maximum, et puis la profondeur des océans entraine des mesures à prendre qui ne peuvent pas être prises en deux minutes comme ça. Je suis désolé Robin, mais je ne pourrai pas te satisfaire. Un pont intercontinental c’est trop compliqué à faire.

– Mais tu as dit « Ce que je voulais »…

– Oui, je t’ai dit ça, mais habituellement, les gens demandent des choses plus accessibles, de l’argent, la puissance. Fais un nouveau vœu et cette fois, quelle que soit ta demande, je l’exaucerai.

Robin s’assied à nouveau sur la sable, se prend la tête dans les mains et réfléchit. Il reste de longues minutes ainsi à cogiter.

– As-tu trouvé Robin ? Je suis pressé de te donner le plaisir que tu souhaites.

– Oui, répond Robin. Ce matin, je me suis disputé avec mon amie, avec la femme que j’aime le plus au monde. Et je n’ai pas compris pourquoi notre conversation avait mal tourné. Tout allait si bien. Que s’est-il passé dans sa tête pour qu’une simple discussion calme tourne ainsi et nous amène presque au bord de la rupture ? Ce que j’aimerais, Jack, c’est comprendre les femmes, comprendre leur fonctionnement, leur façon de penser, la logique de leur cerveau.

Jack a soudain  l’air très ennuyé.

– Donc, peux-tu formuler ton vœu en une phrase simple ?

– Je viens de te le dire : je veux comprendre les femmes. C’est simple non ?

Le génie s’assied sur la plage face à Robin. Il joue avec le sable. Il le fait couler entre ses doigts, comme pourrait le faire un enfant. Il semble réfléchir profondément.

Et puis soudain, il relève la tête et s’adresse à Robin.

– Tu ne m’as pas dit combien de files de voitures tu voulais de chaque côté sur ton pont…. »

Ce n’est jamais qu’une blague entendue à la radio et réécrite à ma sauce.

A Ver sur mer le 19 février 2014.

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Ecrit 19 février 2014 par Amor-Fati dans la catégorie "Atelier d'écriture

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