mai 20

Sécurité routière

securiteAnne Hidalgo propose aujourd’hui une vitesse réduite à 30 km/h dans Paris, le gouvernement commence à penser à la réduction de la vitesse sur le périph parisien et sur les routes nationales, la baisse de la vitesse autorisée à 110 sur les autoroutes. Certains proposent le taux d’alcoolémie nul en voiture (même plus possible de manger un « Mon chéri » avant de prendre le volant). Et tout ça « pour notre bien », pour notre sécurité. Mais jusqu’où pourrait-on aller, « pour notre bien » ?

« Oh non, décidément, on n’a pas de pot… Mais à quelle heure on va arriver ?

Là-bas, à environ cinquante mètres de moi, au milieu de la route, un agent de la force routière de sécurité se tient, le bras droit en l’air et le bras gauche m’indiquant un parking sécurisé où je dois stopper mon véhicule.

– Tu avais vu le radar ? me demande ma femme, sanglée à son siège à côté de moi.

J’essaie de me tourner vers elle pour lui répondre mais la présence de ce nouveau casque directement moulé dans le siège m’interdit tout mouvement de rotation de la tête vers la droite. Et c’est bien comme ça. Les anciens casques, ceux que l’on accrochait librement, étaient peu sécurisants et l’an dernier, il y a eu encore trois morts. Des inconscients qui n’avaient pas suffisamment serré la troisième courroie de sécurité. Il faut dire que les gens ne sont pas raisonnables non plus. Ils n’appliquent pas les règles élémentaires du code de la route. Pas étonnant qu’il y ait encore des victimes. Maintenant, les casques sont directement inclus dans le siège et moulés aux formes de votre visage. Leur non-fermeture aux six points réglementaires empêche simplement la voiture de démarrer. Ce qui, de vous à moi, me parait juste.

Le policier, de son bras, me guide vers l’ouverture pratiquée dans le mur de mousse qui borde toutes les routes depuis deux ans maintenant. La suppression des derniers arbres bordant les chaussées n’ayant pas été jugée suffisante et les anciennes barrières de sécurité métalliques ayant entraîné quelques victimes notamment chez les quelques inconscients qui s’entêtent à rouler à moto, il a été décidé, par le gouvernement précédent, de border toutes les routes d’un mur de mousse de vingt-huit centimètres d’épaisseur et de trois mètres quarante-sept de hauteur. Au début, nous avons eu un peu de mal à les accepter et il y a même eu quelques manifestations sporadiques vite réprimées, mais assez rapidement, des tagueurs officiels recrutés par le ministère ont utilisé ces espaces pour dessiner des paysages, des arbres, des champs, des vaches, et en définitive, c’est presque mieux qu’avant, quand les paysages naturels détournaient parfois notre attention de la seule chose qui doit nous intéresser : la route.

D’un geste rapide et leste, le représentant de la loi regoupille la grenade qu’il tenait dans la main gauche et la range dans la poche de la jambe de son pantalon. Le fusil mitrailleur reste néanmoins pointé vers moi, précaution élémentaire prise il y a six mois, suite à la velléité de fuite d’un cycliste contrôlé pour excès de vitesse dans une descente.

Le policier salue de sa main libre, puis se baisse vers le grillage à maille serrée de ma fenêtre. L’ombre des fils métalliques dessine de jolis quadrillages sur la visière blindée de son casque en titane.

– Brigade d’intervention, de sécurisation et de répression des usagers de la route, agent matricule 14 365B, dit-il en parlant bien fort dans le micro intégré à son casque.

Sa voix me parvient directement par le biais des écouteurs de ma protection vitale.

– Vous venez d’être pris en infraction de vitesse excessive, continue-t-il. Pouvez-vous me présenter les documents afférant à votre véhicule et à votre déplacement : carte grise, carte verte, certificats de conformité, votre permis de conduire, les attestations de participation aux dix derniers stages de remise à niveau, votre dossier médical et celui de Madame, votre plan de route visé par la haute autorité des déplacements routiers et le huit derniers disques d’enregistrements de vitesse et de kilométrage.

Aussi vite que je peux, je réunis les documents demandés et les lui transmets par la fente prévue à cet effet dans ma portière (23,4 cm de large sur 3,8 de hauteur).

– Ma dernière prise de sang m’autorisant à conduire ma voiture date de dix jours, je suis désolé, je n’ai pas eu le temps de la refaire cette semaine.

Je préfère l’avouer moi-même. Je vais certainement écoper de la juste amende prévue pour les inconscients de mon style, mais en avouant mon forfait, j’espère échapper à la confiscation temporaire de ma voiture, comme c’est arrivé à mon beau-frère le mois dernier. Il a dû verser trois mille cinq cents euros pour récupérer sa voiture après deux semaines d’immobilisation. Il faut dire aussi que lui, s’est fait pincé pour des essuie-glaces qui ne fonctionnaient pas à la vitesse règlementaire, ce qui est, vous en serez bien d’accord avec moi, de l’irresponsabilité pure et simple. Quand je pense que cet homme fait partie de ma famille… Nous sommes la honte de la ville depuis l’affichage public réglementaire du forfait du frère de ma femme.

– Je verrai avec mon supérieur ce qui sera retenu ou non.

Il continue :

– Vous avez été contrôlé à vingt-huit kilomètres à l’heure dans la descente du Poirier.

– Vingt-huit ? Mais c’est impossible, ma voiture est bridée à vingt-cinq, conformément au dernier décret de sécurité routière, ce doit être une erreur !

– Aucune erreur possible, Monsieur, confirme le policier, les six radars qui ont enregistré votre vitesse sont tous du même avis.

Six radars. Il y a maintenant six radars qui doivent être tous d’accord pour vérifier la vitesse des automobilistes. Les associations des familles de victimes routières avaient interpelé le gouvernement l’an dernier pour dire que les quatre radars habituels étaient nettement insuffisants. Il ne doit rester aucun point d’ombre, aucune incertitude. Si les six radars ne donnent pas tous la même vitesse au mètre près, la contravention ne peut pas être dressée. Les radars sont toujours d’accord. Au centimètre près. C’est beau la précision. C’est bon de se sentir en sécurité.

– Veuillez descendre de votre véhicule s’il vous plait, m’ordonne le militaire.

Le temps que les airbags automatiques de ma combinaison se dégonflent et que les déverrouillages de la portière me permettent de sortir de ma voiture, le soldat fait le tour du véhicule et inspecte les pneus arrière. Mince, s’il s’aperçoit qu’ils ont plus de mille kilomètres, je suis bon pour la tôle… Non, il passe, il ne dit rien. De la sueur me coule dans le dos.

– Tu as eu chaud, me dit ma femme. Je t’avais bien dit…

Je la fais taire. Elle a sûrement oublié que nos conversations étaient enregistrées. Pour notre sécurité, évidemment.. Inconsciente…

Je défais les six points de fixation de mon casque, commence à retirer les sangles qui me retiennent à mon siège baquet. Ensuite, une fois descendu de ma voiture, il ne me restera plus qu’à retirer ma combinaison fluo ignifugée et ma cagoule anti-feu et je pourrais être libre de mes mouvements.

Au début, tous ces systèmes de protection nous pesaient bien un peu, mais nous nous y sommes tous bien habitués, surtout les enfants qui aiment bien jouer avec les plaques réfléchissantes de leurs manches. Le gouvernement nous a bien expliqué que c’était pour notre sécurité et celle de nos familles, pour notre bien. Que les cinquante personnes qui ont été blessées cette année sur la route doivent être pour nous source de réflexion. Certes il n’y a plus eu de morts depuis dix mois mais cela ne doit pas pour autant faire fléchir notre vigilance.

De nouveaux moyens de protection sont à l’étude pour bientôt, notamment la couverture des routes. Ce qui empêcherait la pluie de mouiller le sol et les moustiques de salir les parebrises. Trop d’automobilistes ont eu l’an dernier à combattre ces insectes qui viennent s’écraser sur les vitres.

Au moment où je m’apprête à retirer mes chaussures de conduite (réglementaires et officielles évidemment, il n’est pas question de conduire avec n’importe quelles chaussure, ce serait trop dangereux), un hurlement se fait entendre dans le parking aménagé. C’est la panique, cela se voit immédiatement dans le comportement de la vingtaine d’hommes en armes qui travaillent ici pour notre bien.

Le policier qui m’a arrêté m’attrape par le bras.

– Venez ! Prenez votre famille avec vous et venez vous mettre en sureté dans le périmètre de sécurité installé à deux cents mètres de la route.

Son ton n’incite pas à la mollesse. Ce qui se passe doit être extrêmement grave.

– Vous n’aurez peut-être pas le temps, couchez-vous et bouchez-vous les oreilles. Vite, vite, vite !!!

Et là, allongé sur le sol, les mains sur les oreilles, je le vois passer à travers le trou du mur de mousse. Mon fils en a les yeux qui sortent de la tête. C’est la première fois qu’il en voit un en vrai.

Un camion.

Un camion qui, pour une raison encore inexpliquée, n’est pas transporté sur un wagon de chemin de fer. Un camion bâché qui roule inconsciemment sur notre route à une vitesse folle d’au moins vingt kilomètres à l’heure. Un véritable danger pour la population.

La troupe est en ébullition, prête à intervenir. Ils vont faire le travail. Vite et bien. On peut compter sur eux. C’est bon de savoir que l’on veille sur notre nous, sur notre sécurité et que le gouvernement fait tout pour préserver notre bien-être et notre joie de vivre.

Bien sûr, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et cette sécurité a un prix : quelques petits désagréments et quelques sanctions.

Mais franchement, ce n’est qu’une goutte de contrainte dans un océan de sérénité.

© JM Bassetti. Ver sur mer le 20 Mai 2014. Reproduction interdite sans accord de l’auteur.

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Ecrit 20 mai 2014 par Amor-Fati dans la catégorie "Au fil des jours", "Fiction

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