décembre 8

Sosie jusqu’au bout.

Peter Swansow a fini sa journée de travail.

Il a tout juste quarante ans et travaille comme aide comptable dans une société d’Import-Export. Son bureau se trouve à Manhattan, près des tours jumelles et il lui faut chaque soir une bonne heure de métro pour rentrer chez lui, tout au fond de Brooklyn. Il vit seul depuis son divorce. Sa nouvelle compagne, Pam, vit, elle, du côté de Central Park.

New York est une grande ville, populeuse et laborieuse dans la journée, fêtarde et dangereuse la nuit.Les journées sont longues. Coincé derrière son bureau dans un openspace contenant une vingtaine de personnes, il aligne les chiffres et les dollars, établit des graphiques, des statistiques, des comptes, des prévisions, des bilans et des avenants. Ça fait dix ans qu’il travaille dans cette boite. On ne peut pas dire qu’il s’y plaise vraiment, mais il gagne convenablement sa vie, peut s’offrir un appartement confortable et passer ses vacances en Floride avec Pam. Cinq jours par semaine, il se lève à six heures, déjeune, se douche, prend le métro et arrive Fulton Street vers 8h30. Et c’est parti pour huit heures de chiffres en tous genres…

Il est déjà 19.30 et Peter siffle dans sa baignoire. Il adore sentir l’eau brûlante sur son corps le soir après la journée de boulot. C’est une sorte de rite. Chaque jour, à peine rentré chez lui, il se prépare un café, met de la musique, va chercher son livre et passe une heure à lire dans son bain. Régulièrement, il remet de l’eau chaude pour que le bain soit toujours à la température idéale..

Aujourd’hui, c’est lundi, et comme tous les lundis, Peter entame sa deuxième journée. Sa journée secrète.

Le lundi soir, il travaille au Sixty’s club, une boite de nuit de la 39ème rue.

Car Peter a un talent caché que ses collègues de bureau ne connaissent pas : il chante.
Le Sixty’s reçoit une clientèle assez branchée, jeune, mais plutôt portée sur la musique des années soixante et soixante-dix. On y trouve une multitude de sosies qui chantent réellement des chansons des idoles de l’époque. On y a vu défiler une centaine d’Elvis, d’Eddie Cochran, de Gene Vincent, des Bee Gees à ne plus savoir qu’en faire, une ou deux Tina Turner, mais aussi des plus anciens de temps en temps : Frank Sinatra, Paul Anka par exemple. La particularité du Sixty’s par rapport à d’autres boites du même genre, c’est que les artistes qui montent sur les planches sont des sosies vraiment ressemblants et qu’ils ont une belle voix. Ce n’est pas une bande son qui défile derrière eux. Non, c’est leur voix réelle. Et sur la place de New York, seul le Sixty’s présente cette particularité.

Déjà 21.30. Après un repas léger, Peter doit penser à partir. Il passe un bon moment dans sa chambre. Il enfile la chemise en lin qu’il a soigneusement repassée hier soir. Petit retour dans la salle de bains pour placer le bandana dans ses cheveux, et faire un brin de maquillage. Léger, mais nécessaire. De toute façon, il recommencera dans sa loge, mais il préfère se mettre tout de suite dans la peau de son personnage. Il aime arriver près du club, descendre de voiture et déambuler dans la rue comme son idole. Il lui est parfois arrivé que des gens l’arrêtent pour lui demander un autographe. Ça le flatte, il est fier de voir que la ressemblance est frappante à ce point. Parfois il accepte, parfois il refuse en expliquant qui il est.

Voilà. Peter est enfin prêt. Une demi-heure en voiture pour commencer la soirée. Pour aller travailler, les transports en commun sont plus pratiques, mais le soir, il se sent plus en sécurité dans sa voiture dont il verrouille les quatre portes de l’intérieur. Le métro de New York n’est vraiment pas sûr, la nuit.

Comme la nuit est fraiche, il passe un manteau qu’il gardera le temps d’arriver jusqu’à sa voiture, trois rues plus loin. Ensuite, il le retirera et mettra le chauffage à fond. Il n’aime pas conduire engoncé dans un vêtement serré. Il prend ses clés sur la petite table près de la porte, vérifie qu’il a bien son badge d’entrée et jette un dernier coup d’œil dans le miroir avant de partir. Ça aussi, c’est un rite. C’est devant ce miroir qu’il ajuste ses lunettes, accessoire indispensable pour que la ressemblance soit complète. Il redonne un dernier coup de peigne sur ses cheveux mi- longs et tire enfin la porte de son appartement.

La voiture n’est pas loin. Il marche vite car le froid est vif. Il entre dans le parking payant où il a l’habitude de déposer son véhicule, grimpe en voiture et démarre.

New York est la ville qui ne dort jamais et il s’en aperçoit bien à la circulation. Ce n’est pas l’affluence des heures de bureau, mais le trafic est dense. Il doit d’abord passer chercher Pam qui lui a promis de venir l’applaudir ce soir. Elle habite dans la 78ème rue. Ses parents ont jadis fait fortune dans le textile et ont acheté cet appartement bien placé il y a une dizaine d’années.

Pas de place, il faut chercher dans le quartier. Il trouve enfin à se garer dans le haut de la 72ème rue. Environ cinq-cents mètres à pied et il sera en bas de chez sa compagne. Peter accélère. En chemin, un couple de touristes l’aborde et lui demande de leur signer un autographe, ce qu’il accepte avec gentillesse.

Alors qu’il arrive à hauteur de Dakota Building, au coin de Central Park West, un homme lui barre soudain le chemin. Peter essaie de le contourner, mais l’homme l’empêche résolument de passer. Peter est agacé, il n’a que faire d’un poivrot ce soir. Avec ces âneries, il va finir par être en retard pour son entrée en scène. Il avance le bras pour écarter le jeune homme d’une bourrade, mais celui-ci sort un révolver et tire quatre balles à bout portant. Peter s’écroule face contre terre, son sang dessinant immédiatement une flaque rouge sur le trottoir.

Le gardien de l’immeuble qui se trouvait sous l’arche d’entrée sort alors en hurlant et en courant et ceinture Mark David Chapman, le jeune homme qui vient de tirer. Celui-ci lâche son révolver que le concierge repousse dans le caniveau.

Il n’y a pas de bagarre. Etrangement, David Chapman ne cherche pas à s’enfuir. A la grande surprise de l’homme qui vient de le désarmer, il s’assoit tranquillement sur le trottoir, à quelques pas de sa victime, et sort un livre de sa poche : l’attrape-cœur, de JD Salinger en attedant la police.

« Qu’as-tu fait salopard, lui crie-le gardien. Mais qu’as-tu fait ?
Il lève la tête de son livre et répond :

– Je viens de tuer John Lennon.

– Certainement pas, jeune homme, certainement pas. Monsieur Lennon et sa femme sont partis à Los Angeles pour la semaine. C’est moi-même qui les ai conduits à l’aéroport ce matin.

David se prend la tête dans les mains et pleure.

– Merde de merde, merde, merde, dit-il. Décidément, j’aurais tout raté dans cette putain de vie. »

Steve Spiro et Peter Cullen sont les deux premiers policiers arrivés sur les lieux du crime. Chapman est immobilisé, menotté et installé à l’arrière de la voiture de police arrêtée devant Dakota Building.

Peter, chargé en urgence sur le siège arrière d’une autre voiture de police est emmené au Roosevelt Hospital, toutes sirènes hurlantes. Malgré tous ses efforts pour le ranimer, le docteur Stephan Lynn déclarera Peter décédé à 23.15.

Ce soir-là, au Sixty’s, le sosie officiel de John Lennon n’est pas entré en scène.
Le célèbre chanteur des Beatles a appris la nouvelle le lendemain matin.
Le 10 novembre, à 10 heures du matin, il était présent au cimetière de Ferncliff de Westchester pour assister à l’incinération de celui qui, sans le vouloir, était mort à sa place.

(Le 8 novembre 1980, John Lennon, musicien, chanteur et compositeur des Beatles était assassiné devant chez lui, Dakota Building, 72ème rue, à New-York City.)

© Amor-Fati 8 décembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 8 décembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

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