mars 6

Sur un banc

yourcenarSur un banc, aux premiers rayons du soleil de mars, Henri et Roger somnolent avant de rentrer dans le bâtiment continuer leur sieste. Soudain, l’attention d’Henri est attirée par une arrivée inattendue.

« Roger, Roger…

– Hmm ??

– Roger, regarde, tu vois ce que je vois ?

Doucement, Roger ouvre les yeux, se frotte les paupières et lève la tête.

– Ah ben merde alors, si on m’avait dit…

– Tu en avais déjà vu ici ?

– Quelques-unes oui, il y a un moment, mais en vert, comme ça, c’est la première fois. Ca lui va bien, tu me diras.

– Bof, moi je dis que ça ne devrait pas exister.

– Ne sois pas rétrograde, Henri, il fallait bien que ça arrive un jour.

– Moi, la dernière fois que j’en ai vu une vraie, c’était en…

– Oh, cherche pas, ça doit faire un moment…

– Attends, que je dise pas de bêtises… Ca fait combien de temps que je suis là déjà ?

– Je sais pas moi. Quand je suis arrivé, tu étais déjà là. Et moi, ça fait bien dix, douze ans que je suis ici. Alors, je sais pas pour toi. Peut-être quinze, vingt ans ?

– Ah, bon sang, ça file quand même. Pour en revenir à ce qu’on vient de voir, la dernière fois, c’était il y a une petite dizaine d’années. Elle avait essayé d’entrer, mais elle avait vite été repoussée.

– Oui, j’me souviens bien. Mais c’est vrai qu’elle avait pas fait long feu ! On avait bien rigolé. On savait être maîtres chez nous à cette époque. Ô tempora, Ô mores !!

– Comme tu dis. Et puis, depuis, c’est vrai qu’on était tranquilles. A croire qu’elles avaient renoncé. J’y ai cru pendant un moment. Mais les revoilà.

– Mais c’est que c’est coriace. Quand ça veut entrer, ça entre. Elles sont tenaces, les bougresses.

– Quel âge tu lui donnerais ?

Roger ajuste ses lunettes pour voir loin, et ferme légèrement les yeux pour aider l’accommodation.

– Oh, j’en sais rien, mais elle est pas jeune jeune… Moi, je dirais dans les soixante-dix, soixante-douze. Et toi ?

– Oh, plus que ça. Vise un peu comme elle boite bas. On dirait qu’elle a pris un coup dans l’arrière-train !!

Roger éclate de rire, il tousse, s’étouffe, puis finit par cracher. Une larme perle à son œil gauche. D’un revers de manche, il essuie la goutte.

– Oh, Arrête de me faire rire, tu vas mes faire crever avec tes conneries.

– Moi, ce qui m’inquiète, c’est pas celle-là. Elle est déjà âgée et ne restera pas bien longtemps, mais c’est que ça va en attirer d’autres. Et tu vas voir que dans deux ou trois ans, il y en aura quatre ou cinq. Quand le ciment s’effrite, les murailles ne durent pas bien longtemps !

– Oui. Où va-t-on ?

– Ben oui. Et pourquoi pas dix ?

– On n’en est pas encore là, Dieu merci.

– Tiens, regarde, c’est pas Jean qui vient vers elle là ?

– Oui, c’est lui. Ah, le beau gosse, il essaie de se caser.

– Pense tu. Il est comme nous, il en cause plus qu’il n’en fait. C’est des vieux souvenirs tout ça.

– Sûr. Et puis elle est pas terrible en plus. Moi, elle me ferait pas envie.

– Allez, arrête de parler de ça, tu te fais du mal. Attends, vise un peu, il y son nom marqué sur sa sacoche, je vais aller voir discrètement. Et puis je reviens, je te dirai comment elle s’appelle, ça t’intéresse ?

– Oui, mais sois discret, te fais pas repérer.

– Tu me connais, Roger.

Le plus discrètement possible, Henri se lève de son banc et marche à petits pas vers la créature extraordinaire venue d’ailleurs. A quelques pas d’elle, toujours discrètement, il se baisse pour faire semblant de refaire son lacet et regarde la sacoche de cuir posée sur le sol. Ses lèvres bougent en répétant plusieurs fois ce qu’il vient de lire.

Il se relève, fait demi-tour et retourne, sans faire de bruit vers le banc où Roger l’attend, impatient de connaître le secret.

– Marguerite, c’est écrit. Elle doit s’appeler Marguerite, si j’ai bien vu.

– Marguerite ? Comme la vache de Fernandel ? Fallait encore que la première soit une vache !! La vache, son surnom est tout trouvé ! Et tu as vu son nom aussi ?

– Pas eu le temps, j’ai eu peur de me faire repérer. C’est un nom compliqué. Ca commence par un Y, je crois.

– Tant mieux, à la fin de l’alphabet ! Comme ça, on n’est pas prêts de l’entendre causer. Avec un peu de chance, elle sera morte avant qu’on lui donne la parole !!!

– Allez, viens, j’ai hâte de retrouver mon fauteuil. J’ai trop mangé ce midi, je suis un peu ballonné. J’ai  envie d’être au chaud ! »

(Oui, Henri avait raison. Elle s’appelait Marguerite et son nom commençait bien par un Y. Marguerite Yourcenar est la première femme à être entrée à l’Académie Française, le 6 mars 1980. Elle y resta un peu plus de 7 ans, avant de mourir en décembre 1987. Il y a actuellement cinq femmes à l’Académie : Hélène Carrère d’Encausse, Florence Delay, Assia Djebar, Simone Veil et Danièle Sallenave.)

© JM Bassetti 6 Mars 2013 Tous droits réservés

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Ecrit 6 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

1 COMMENTS :

  1. By Laurence on

    On imagine un environnement bien macho, dans cet univers pourtant très intellectuel ! Est-ce toujours comme ça ? Ca m’a l’air comme dans le milieu de la politique, vu l’age des académiciens, il va falloir encore attendre pour trouver de « nouveaux hommes ».

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