février 3

The Day the Music Died

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La rage au ventre, la colère au cœur et les mains dans les poches, Buddy est planté tel un bonhomme de neige au bout de la piste d’envol.

L’aéroport de Mason City dans le Dakota est noyé dans la nuit, dans le vent et dans les éléments déchainés.

Devant le jeune homme, le petit monomoteur Bonanza de la Compagnie Dwyer Flying commence à rouler sur la piste 17.

Il est à peine une heure du matin. Dans un peu plus d’une heure, Ritchie Valens, Big Bopper et Tommy Allsup seront arrivés à Fargo dans le Dakota. Le temps de faire le transfert vers le petit hôtel de la ville, ils seront couchés, au chaud, à deux heures et demi maximum. Dans un bon lit, avec le chauffage.

 

Lui passera une nouvelle nuit dans le bus.

 

Au départ, cette tournée avait été une bonne idée. Réunir, sous une même affiche les étoiles montantes du Rock’n Roll : Buddy Holly et ses musiciens, Dion Dimucci, Big Bopper et Ritchie Valens qui, l’été dernier, avait tout cassé avec « La Bamba ». 24 jours, 24 concerts. Salles pleines garanties. Filles hurlantes, ambiance survoltée. Les débuts du Rock des années 50. Mais depuis une semaine, le rêve avait tourné au cauchemar. La tournée avait été mal pensée et les organisateurs avaient sous-évalué les distances entre chaque ville. Ce qui entrainait des voyages de dix à douze heures de bus chaque nuit pour arriver à la ville suivante.

La météo y avait ajouté son grain de sel. De la neige, de la glace, du vent, des congères sur les routes, des températures polaires. Jamais depuis vingt ans on n’avait connu un hiver aussi rude dans le Midwest américain. La nuit, le thermomètre flirtait avec les -20°. Du jamais vu !

Pour couronner le tout, le chauffage du minibus de la tournée avait explosé, et les musiciens enduraient des conditions épouvantables pour effectuer leurs longs déplacements. La température était telle dans le bus que le batteur Carl Bunch avait dû être hospitalisé dans le Michigan pour des pieds gelés.

Musicalement et financièrement, la tournée était un véritable tromphe, mais humainement, elle virait à la catastrophe pour les musiciens.

Après le concert de Clear Lake, dans l’Iowa, Buddy était entré dans la pièce des coulisses qui servait de loge à tout le monde. Il avait pris tous les musiciens de court.

«  Putain de bus de merde, putain de pays de merde, putain de météo de merde ! On ne peut pas continuer comme ça les gars. Je viens d’appeler Dwyer Flying à Mason City. Ils peuvent nous avoir un Bonanza dans deux heures. En une heure, un peu plus, si la neige continue à tomber comme ça, on est dans le Dakota, au chaud. On pourra se reposer et faire notre lessive, parce que c’est plus que nécessaire ! Je pars avec mes musiciens, on se retrouve là-bas.

– Comment ça, tu pars avec tes musiciens ? avait explosé Ritchie. C’est une tournée ou c’est pas une tournée ? On est ensemble ou chacun fait comme il veut ? Tout le monde se les pèle dans le bus, Monsieur Holly. Il n’y a pas que tes couilles et celles de tes Crickets qui sont gelées. On est tous dans la même galère. Alors, « Je pars avec mes musiciens », ça tient pas la route !

– Ça coute 36 $ par tête si on veut prendre l’avion, avait précisé Holly. Et chacun pour sa pomme. Hors de question que ce soit la tournée qui paie. Et dans le Bonanza, il y a trois places. Pas une de plus. Priorité à Wayton, Tommy et moi. Maintenant, on peut discuter. Je suis ouvert. Le coucou est réservé. Le pilote décolle dans deux heures. Et lui, les noms des mecs qui sont assis sur ses sièges, il s’en fout. Ce qui l’intéresse, c’est les 36$ de chacun. On est six, et il y a trois places.

– Cinq, les gars. Vous êtes cinq à vous disputer les places. 36 billets, c’est trop pour moi. Moi, je prends le car. Je foutrai trois pulls et deux paires de chaussettes, mais je ne vais pas claquer 36 verts pour un tour en avion.

Dion Dimucci s’était levé et avait pris son blouson.

– Mais 36 billets pour être au chaud, Dion, tu te rends compte ? avait interrogé Waylon Jennings.

Dion s’était tourné vers le bassiste de Buddy Holly.

– 36 dollars, c’est ce que paient mes parents par mois pour louer leur baraque. Tu te rends compte Wayl ? 36 dollars, c’est du fric. C’est une trop grosse somme. Ne serait-ce que par respect pour mes vieux, je peux pas. Comptez sans moi.

– Ok, comme tu voudras…

Et Dion Dimucci s’était éloigné pour se désintéresser du débat qui allait avoir lieu.

Les cinq restants s’étaient retrouvés autour de la table, devant un café fumant que venait de préparer le régisseur de la salle.

JP Richardson, alias The Bopper toussait à s’en arracher la gorge. Il avait été obligé de se lever et de faire quelques pas pour que la crise passe. Ca faisait déjà cinq jours qu’il trainait cette mauvaise toux. Et le médecin était trop cher. Il fallait que ça passe tout seul.

– Je propose qu’on garde une place pour JP avait proposé Waylon Jennings. Vous avez vu dans quel état il est ? Douze heures de bus et il va crever. Vous en pensez quoi, les gars ?

– OK pour moi, avait déclaré Buddy.

– OK pour moi aussi, avait ajouté Ritchie.

– Ok pour moi aussi, termina Tommy Allsup, le guitariste des Crickets, mais il y va à ta place, Wayl. Au départ, Buddy a dit que l’avion était pour nous trois. Alors OK pour que JP vienne avec nous, mais à ta place. S’il vient dans l’avion, tu vas dans le bus. Il ne prend pas UNE place, il prend TA place.

Le coup avait fait mal, Mais Waylon Jennings, guitariste de talent se sentait le plus en forme depuis le début de la route. C’était visiblement lui qui avait le moins souffert des mauvaises conditions de voyage.

– Comme tu veux, Tom. Moi, ça me dérange pas. On jouera un peu avec Dion dans le fond du bus, ça nous passera le temps.

Big Bopper était dans l’avion. Restaient deux places pour trois postulants.

Ils se regardaient dans le blanc des yeux. Ils avaient tous les trois les moyens de se payer le billet et tous les trois la même envie d’être à l’hôtel dans quatre heures à peine.

– Qui prend le bus ? avait demandé Buddy ? On est un de trop.

Le silence s’était fait autour de la table. Pas un ne voulait lâcher.

A côté de la table, Waylon, qui ne participait plus à la discussion, avait allumé une cigarette, sûrement la quinzième de la soirée. Au moment de jeter son allumette par terre, il avait figé son geste et avait regardé le bout de bois grillé au bout de ses doigts. En s’accoudant à la table, il avait montré l’allumette aux trois hommes.

– Aucun de vous ne veut se décider ? avait-il demandé. Aucun volontaire pour le voyage en banquise avec Dion et moi ? Sûr ?

Les trois hommes, comme dans une chorégraphie bien réglée, avaient agité la tête de droite à gauche et de gauche à droite. Sans un mot. Il s’était alors redressé, avait fouillé dans sa poche et sorti sa boite d’allumettes. Trois regards curieux ne le quittaient pas. Il avait fait glisser le tiroir de la petite boite de bois et extrait deux allumettes. Puis il avait tourné le dos quelques instants aux trois hommes et s’était replacé face à eux en tendant la main.

– Trois allumettes. Deux neuves et une grillée. Deux dans l’avion et une dans le bus. Si vous n’arrivez pas à vous décider, il faut laisser le hasard décider à votre place. Et puis, y a pas mort d’homme, les gars. Au pire dix ou douze heures de bus à se geler les noix avec Dion, le chauffeur et moi. On s’en remettra. »

Buddy, Tommy et Ritchie s’étaient regardés et, dans un même geste avaient tendu la main vers Waylon.

 

La rage au ventre, la colère au cœur et les mains dans les poches, Buddy est planté tel un bonhomme de neige au bout de la piste d’envol. De ses lèvres d’où le froid fait sortir une épaisse vapeur qui monte vers le ciel, dépasse le reste d’une allumette mâchouillée….

……. et brûlée.

 

 

(Le 3 février 1959, Buddy Holly, Ritchie Valens, JP Richardson (Big Bopper) et leur pilote Roger Peterson trouvaient la mort dans l’accident de leur petit monomoteur Bonanza. Pris dans une averse de neige et des rafales de vent, l’avion s’écrasa dans un champ de maïs, à environ 10 kilomètres au nord de l’aéroport. L’avion avait été au départ loué pour Buddy et ses musiciens, mais Wayton Jennings avait accepté de laisser sa place à Big Bopper fortement grippé, et Ritchie Valens avait gagné sa place dans l’avion en jouant à pile ou face avec Tommy Allsup. Les Américains ont nommé le 3 février 1959 « The Day The Music Died ».)

© JM Bassetti 03/02/2013 Tous droits réservés.

En 1971, Don Mac Lean a écrit « American Pie », une chanson de plus de huit minutes relatant l’accident des trois musiciens. Si vous aimez la bonne musique des 70’s et avez huit minutes devant vous, faites-vous ce petit plaisir.

© Amor-Fati 3 février 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 3 février 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

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