mai 11

Tranche de vie

encloque

Lorsque je suis rentré du travail, ce soir, je me suis précipité dans les bras de ma femme. Elle était restée seule à la maison toute la journée. Forcément, vu son état, elle n’a pas vraiment le droit de sortir.

«  Viens, me dit-elle, viens dans la chambre du petit, tu vas être étonné !

– Ou de la petite, on ne sait pas, on a décidé de ne pas savoir.

– Regarde, me dit-elle en ouvrant la porte de la chambre.

Une photo est accrochée sur le mur, juste au-dessus du berceau encore vide.

– C’est Rimbaud non ?

– Oui, c’est Arthur. Tu trouves pas qu’il est beau ? Magnifique ?

– Bof..

– Oh si, regarde, avec ses cheveux en brosse, moi je le trouve super beau et super sexy. Non, t’es pas d’accord ?

– Si tu veux, c’est comme tu le sens.

Déjà que moi, les petits anges sur le papier peint, je trouvais ça limite mauvais goût, alors, bon je préfère ne rien dire, ne pas la contrarier. Mais peut-être comprend-elle mon silence.

Elles me font marrer ses idées loufoques depuis qu’elle est en cloque !

Hier soir, on s’est couché de bonne heure, on était fatigués par la journée. Au beau milieu de la nuit, je la sens bouger dans le lit. J’ouvre un œil. Elle était assise sur son oreiller, les mains placées en berceau sur son ventre rebondi.

– Qu’est-ce qu’il y a ma puce ? Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

J’étais un  peu dans le pâté…

– Des fraises…

– Quoi des fraises ?

– J’en ai envie… J’ai envie de fraises, je t’assure.

– Des fraises ? A cinq heures du mat ? Ca va pas non ?

– Oh je t’en prie.. J’ai envie du goût de fraises. Je sens le goût dans ma bouche, mais j’en ai envie d’une… Envie de la croquer.

– Des fraises, on n’en a pas à la maison. C’est sûr.

D’un coup, j’ai une idée. Pas mal à cette heure-là ! Je tire le rideau, je regarde par le fenêtre ! Ouais, le boulanger est dans son labo, il a commencé à bosser. J’enfile mon fute à toute allure et je descends l’escalier. Il a fallu discuter ferme, mais il a accepté de me filer deux fraises sur celles qu’il avait réservées pour ses tartelettes.

Tout fier, je rentre dans la chambre, mes fraises à la main.

Elle dormait, les mains sur le ventre et le sourire aux lèvres. J’ai pas su quoi faire. J’ai pas osé la réveiller.

Je me retrouve planté, tout seul dans mon froc depuis qu’elle est en cloque.

Depuis quelques semaines, le soir, on bouquine ou on regarde la télé tous les deux sur le canapé. Avant on sortait souvent ou des potes venaient à la maison, mais on a été forcés de réduire. Le toubib a dit qu’il fallait qu’on ait une vie tranquille ! Sa nouvelle manie en ce moment : je vous le donne en mille : elle tricote, n’importe quoi : une layette, puis une autre, une bleue, une rose, puisqu’on ne sait pas ce que sera notre bébé. Des gants, une écharpe, une petite couverture. Il y a des tricots plein la maison.

– Tu veux bien m’aider s’il te plait ?

– Oui, ma caille, quoi ?

– Tiens, puisque tu fais rien, tu veux bien démêler cette pelote, s’il te plait ?

Et moi, comme un con, je le fais, je m’exécute, je suis aux petits soins pour madame…

– Et quand tu auras fini, tu pourrais aller me chercher une autre verveine s’il te plait ? Celle-là est froide.

– Tu crois pas que tu exagères un peu ?

– Oh. Pour me faire plaisir, pour le bébé…

Moi, je file dans la cuisine faire chauffer de l’eau.

Quand je reviens, la tasse à la main, elle est debout, en face du grand miroir de la salle. Elle a remonté son Tee Shirt au-dessus de ses seins, et se regarde, de face et de profil.

Je m’approche, pose la tasse sur le guéridon et lui enlace la taille.

– Tu es belle comme ça.

Je me colle contre elle. J’aime sa chaleur, la douce chaleur de son corps.

– Non, moi j’aime pas, ça me fait tout drôle.. Et puis regarde-moi ce nombril qui dépasse. Ca a l’air de quoi ?

– Moi je trouve ça super craquant. On dirait que ton ventre c’est un gros fruit plein de jus, un fruit très mur, et que ton nombril concentre tout le meilleur du jus, prêt à la faire jaillir.

– Fous-toi de moi, vas-y…

– Mais non, je t’assure, tu es belle comme ça. Je t’aime.

Elle rougit jusqu’au bout des oreilles, jusqu’au bout du nombril ! Si si, je vous assure ! Enfin, je crois !

Faut bien dire ce qui est, moi aussi je débloque depuis qu’elle est en cloque.

– Tes chaussures ?

– Quoi mes chaussures ?

– Si tu vas dans la chambre de la petite…

– Ou du petit…

– Oui, ou du petit, comme tu veux, t’es gentil de les enlever.

– Mais c’est mes chaussons, ils sont pas sales.

– Si, ils sont pleins de poussière et aujourd’hui, j’ai passé l’aspi, j’ai toilé, j’ai fait les poussières, alors tu ne vas pas dans la chambre du gosse. Ou alors tu enlèves tes maudits chaussons dégueulasses.

Alors, forcément, je m’appuie au chambranle de la porte et j’obéis, je retire mes chaussons qui sont pas sales, pourtant, je vous assure.

Au moment où je sors de la chambre et que je remets mes chaussons (n’importe quoi cette histoire de chaussons), elle me retombe dessus. Madame a ses humeurs aujourd’hui ! Elle si douce d’habitude, trouve un nouveau prétexte.

– Ouvre la porte à Pépère et laisse-le sortir. Il m’énerve…

– Quoi Pépère ? Qu’est-ce qu’il a Pépère ?

– Il perd ses poils, il en fout partout, c’est le printemps, et je passe mon temps à nettoyer derrière lui. Tout à l’heure, je l’ai retrouvé dans la chambre du bébé, je supporte pas. Fous le dehors pour la nuit.

Et moi je cède. J’enlève mes chaussons, je remets mes chaussons et je vire le chat.

Elle veut plus le voir traîner autour du paddock depuis qu’elle est en cloque.

Hier soir, avant d’aller au lit, je suis entré dans la salle de bains pour me brosser les dents. J’avais pas vu, elle était là en train de mettre son pyjama avec un gros point d’interrogation dessiné sur le ventre.

– Tu aurais pu frapper, j’aime pas que tu viennes dans la salle de bains quand j’y suis !

– Désolé, ma belle, j’avais pas vu.

Et à ce moment-là, je vous jure, j’ai vu un petit pied passer sur le côté. Elle l’a senti aussi. Je me suis approché, me suis collé derrière elle, bien serré et j’ai posé tout doucement les mains sur la petite bosse de son ventre. Je ne sais pas si c’était un pied ou une main, mais c’était mon bébé, notre bébé.

Je me suis approché de son oreille.

– Tu es magique ! Tu es magnifique. L’autre jour, je t’ai dit que tu étais un fruit mûr, tu es mieux que ça, tu es une fleur, une belle fleur, un jardin, un ruisseau, une montagne couverte de fleurs. J’aime ta peau, j’aime le bébé que tu nous fais.

Encore une fois, elle est devenue écarlate.

– Tu exagères.

– Non, je t’assure.

Puis, après lui avoir à nouveau caressé le ventre, joué avec son nombril, je lui ai dit

– Tu as de la chance, je t’envie.

– De la chance de quoi ? La seule chance que j’ai, c’est de t’avoir chaque jour à mes côtés.

– Non, tu as de la chance d’être une femme, de pouvoir faire un bébé, comme ça, que ça pousse dans ton ventre comme une fleur dans la terre.

Elle a posé sa main sur mon ventre plat.

– Tu voudrais aussi porter notre bébé ?

– Oui, partager avec toi, mais tu sais bien que c’est pas possible…

Que même si je devenais pédé comme un phoque, moi je serai jamais en cloque !

Bon, c’est pas tout ça, je vous raconte ma vie, en détail, l’intimité de mon couple, la venue de notre bébé, mais j’ai encore du boulot. Il me manque une chanson pour mon prochain disque. Et j’ai pas d’inspiration. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ? Depuis que Dominique est en cloque, je suis scotché, j’ai du mal à aligner les mots.

– Renaud, tu peux venir une seconde, j’ai peut-être une idée pour ta chanson…

– Oui, ma chérie, j’arrive… »

(Renaud Séchan a aujourd’hui soixante-et un ans, puisqu’il est né le 11 mai 1952. Il me manque…)

© JM Bassetti 11 mai 2013 Tous droits réservés.

 

© Amor-Fati 11 mai 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


Copyright 2018. All rights reserved.

Ecrit 11 mai 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

1 COMMENTS :

  1. By Loïc on

    « Tu aurais pu frapper, j’aime pas que tu viennes dans la salle de mains quand j’y suis ! »
    lapsus amusant

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *