octobre 3

Tréguer n’est pas arrivé

Monsieur Renard arriva le premier au bureau.
Le centre des impôts l’employait depuis bientôt 15 ans, et il connaissait tout à la fiscalité nationale.
 » Treguer n’est pas encore arrivé ce matin ? demanda-t-il étonné.
– Non Monsieur Renard.
– Il est pourtant bientôt neuf heures, ce n’est pas son habitude. »

Au même moment, dans le bureau de poste voisin, une scène semblable se déroulait. Martine Chapuis était à la recherche de Ronan Quéméneur, facteur depuis dix ans. Bizarrement absent, lui aussi.

Et à l’école, les enfants de la classe de Mademoiselle Kerbrat étaient seuls sans surveillance dans la cour. Madame Le Loïdec, prof de français, Monsieur Guyomard, à la DDE, Madame Leguyader aux finances de la mairie, aucun n’était venu travailler ce matin. Quelques infirmières n’étaient pas à leur poste non plus : Ségolène Le Querrec, Nicole Le Bot, et Gwenola Savina pour ne citer qu’elles.
Pire encore, leur téléphone était muet. Personne ne les avait vus depuis hier. On avait bien entendu parler de ces lois qui allaient entrer en vigueur, mais personne ne pensait que cela viendrait si vite, et si durement.
L’interdiction de vendre ou de consommer du cidre datait de trois mois déjà. Il y avait un mois à peine que les dernières crêperies avaient été contraintes de baisser leur rideau. Personne n’avait bougé à l’époque. « On mangera des pizzas, ce n’est pas grave », avaient répondu ceux qu’on interrogeait.
Et puis, était venue l’interdiction du triskel en tant que signe ostentatoire de reconnaissance, l’hermine aussi était devenue suspecte. Quant à la musique et à la danse, des commissions de censure et de reconnaissance de la vraie musique nationale avaient fait leur apparition insidieusement. On allait bientôt connaître les dénonciations, les lettres anonymes, les passages de lignes clandestins, les fuites de nuit, à l’abri des regards, les déportations vers les camps, la peur dans les yeux des enfants.
Seul dans son bureau,face aux sièges vides de Nicolas Kerhoan, de Sébastien Le Meur et de Pierre Loudéac, Monsieur Renard déplia son journal. Un titre barrait toute la première page. « A partir d’aujourd’hui, le Breton est l’ennemi de la nation ».

(3 octobre 1940, première loi sur le statut de juifs. Interdiction leur est faite d’occuper un emploi dans l’administration. Le lendemain, les premières arrestations sous le seul prétexte de religion juive commençaient. L’Etat autorisa, à partir du 4 octobre, les déportations juives vers les camps du sud de la France dans un premier temps, amenant la dureté de la condition juive au même niveau que celui imposé par les nazis.)

http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/statut1.htm

© Amor-Fati 3 octobre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 3 octobre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage", "Uchronie

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