janvier 8

Un cadeau pourri

elvis

L’enfant revient de l’école. Il est 17h30 et aujourd’hui, c’est son anniversaire. Aller à l’école le jour de son anniversaire, quelle mauvaise idée ! Il a été interrogé en géographie et a pris une mauvaise note. Il est de sale humeur en rentrant à la maison. Sa mère l’accueille avec un goûter copieux qu’il mange au bout de la table en bois.

Nous sommes à Tupelo, dans le Mississippi. Il fait chaud et moite pour un mois de janvier. La maison où habite la famille Presley est petite, modeste. Une maison blanche, en bois, de plain-pied, avec deux colonnes pour former la terrasse sur laquelle on accède par les quatre marches d’un escalier en bois. Une salle, une cuisine et deux chambres. Une pour les parents et une pour l’enfant. Dans la salle de séjour, les décorations de Noël n’ont pas encore été toutes enlevées. Ça donne encore un air de fête, alors que tout le monde a repris le travail depuis une semaine.

Elvis file dans sa chambre. Il a quelques devoirs à faire. A onze ans, il a juste deux petites leçons à apprendre, ça ne lui prendra pas trop de temps. D’ailleurs, l’école, ce n’est pas vraiment son truc. Il préfère trainer avec les copains et jouer au train, sa passion. Mais voilà, il faut quand même se mettre au travail. Il se dépêche de regarder ses leçons et se vautre sur son lit pour dévorer  des revues en attendant l’heure du repas.

Son père n’est pas encore rentré. Il travaille dans une épicerie de Tupelo et revient en général à la maison à l’heure du repas. Ça ne devrait pas trop tarder, car Elvis entend sa mère qui commence à s’affairer dans la cuisine. Au menu ce soir, épis de maïs au four avec du jambon de campagne.

A la fin du repas, juste après le dessert, ses parents vont sûrement lui offrir son cadeau. Depuis le matin, il attend, et sa mère lui a dit

« Au dessert, quand ton père sera rentré.

Elvis est impatient. Il n’a pas demandé expressément un cadeau, mais a fait comprendre, par des allusions, qu’il aimerait bien avoir des nouveaux wagons pour son train électrique.

Le train, c’est la passion d’Elvis. Il possède certainement plusieurs kilomètres de rails, trois locomotives, dont une à vapeur qui crache de la fumée et fait des étincelles, une vingtaine de wagons de toutes sortes, passagers et  marchandises.

Allongé sur son lit, il regarde avidement le catalogue de chez Hornby. Pourquoi pas un wagon citerne ? Pourquoi pas un wagon militaire porte-tanks ? Il en a vu des chouettes dans la vitrine de la boutique de Monsieur Pickels sur Jackson Street. Il rêve, imagine les circuits qu’il pourrait confectionner, passer sous le lit, faire le tour de la chaise. Ah les trains électriques, il n’y a que ça dans sa tête.

– Elvis, à table !!

Elvis bondit, franchit en quatre pas le couloir qui sépare sa chambre de la salle à manger et s’assoit à sa place habituelle, entre son père et sa mère. Les épis de maïs fumants sont déjà sur la table, le jambon est dans les assiettes et Gladys, sa mère, a fait une salade agrémentée de tomates et de pommes de terre.

Le repas est vite « descendu ». D’abord parce que Elvis adore le maïs grillé, et puis parce qu’il veut avoir le temps de jouer un peu avec son train et ses nouveaux wagons. Il est, impatient.

– Happy birthday to you, happy birthday to you…

Gladys chante. Elle a une belle voix. Elle fait partie de la chorale de la Pentecostal First Assembly of God, l’église fréquentée par la famille. On y chante essentiellement du Gospel. Vernon, le père, lui, fait semblant. Il fait du play back ! Il donne l’impression de chanter, mais aucun son ne sort de sa gorge. Pour accompagner sa mère, Elvis chante aussi. Il commence à peine à muer. Aussi sa voix est-elle désagréable, assez haut perchée, et surtout chevrotante. Chanter, c’est comme l’école, ce n’est pas ce qu’il préfère.

La mère d’Elvis arrive dans la salle avec un gros paquet. Deux gros paquets, plutôt. Un qui ressemble à une boite de trente centimètres de côté environ, et un autre, plus long, mais plus plat. Mince. Dans sa tête, Elvis imagine les wagons de son train qui s’envolent. Jamais des wagons ne pourraient rentrer dans des boites pareilles. Et puis l’ensemble est trop gros. A moins que ce ne soit un train complet, tout neuf. Elvis n’ose pas l’imaginer.

Avant de commencer à ouvrir, il va embrasser ses parents.

– Ouvre d’abord, tu nous remercieras après, lui dit son père.

Avec des gestes impatients et brutaux, Elvis ouvre la paquet plat. Qu’est-ce que ça peut bien être ? Sous le papier, un carton style kraft, marron clair. Il ouvre la boite.

Une guitare…

Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Une guitare… N’importe quoi. Quelle idée, mais quelle idée… Lui qui n’a pas l’oreille musicale, lui qui s’intéresse peu à la musique, si ce n’est Glenn Miller, que va-t-il bien pouvoir fabriquer avec une guitare ? Un saxo à la limite, c’est l’instrument qu’il préfère, et avec, il pourra faire le sifflet du train. Mais une guitare…

Elvis gratte doucement les cordes de l’instrument. Il n’en sort qu’un bruit faible et métallique.

Les parents se regardent. Ils sentent la déception.

– Ouvre l’autre, lui dit sa mère.

Elvis ouvre le deuxième paquet. Sur le coup, il ne sait pas ce que c’est.

– Un ampli, lui dit Vernon, c’est une guitare électrique, attends, je vais te montrer.

En moins de cinq minutes, l’instrument est branché sur l’ampli et Elvis commence à jouer. Quelques notes, mais sans plus.

Après deux accords bancals, Elvis pose l’instrument et va embrasser ses parents. Il faut qu’il donne l’impression d’être content. Ils ont dû payer ça cher. Autant d’argent pour un cadeau pourri…

– Merci P’pa, merci M’man.

– Ca te plait ?

– Oh oui, beaucoup..

Petit hypocrite. Ce n’est pas du tout le cadeau qu’il aurait voulu. Quelle déception. Il essaie de la cacher.

– Je la mets dans ma chambre, je jouerai demain. Ce soir, il est tard. »

Les parents d’Elvis s’aperçoivent bien qu’ils ne sont pas tombés juste. Ils pensaient vraiment qu’Elvis serait content. Bon. On ne peut pas toujours trouver le bon cadeau.

Rapidement, ils débarrassent la table, font la vaisselle, et se préparent à passer la soirée tous les deux.

Gladys ouvre la porte de la chambre d’Elvis. Il est par terre, en train de jouer avec son train, la guitare et l’ampli rangés sous son lit.

Il n’y touchera jamais.

 

(Le 8 janvier 1946, pour ses onze ans, Elvis Presley reçoit une guitare électrique comme cadeau d’anniversaire. C’est ce qu’il attendait depuis longtemps. Rapidement, il va commencer à jouer du blues. Elvis Presley, est toujours à l’heure actuelle, l’artiste solo ayant vendu le plus de disques. On pense qu’il a dépassé le milliard d’albums vendus.)

© JM Bassetti 08/01/2013 Tous droits réservés.

 

 

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Ecrit 8 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

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