janvier 11

Un départ sans retour

FRANCE1J’ai fait la route exprès.

J’ai avalé les 300 kilomètres qui me séparent du Havre pour assister à ça. Lorsque votre meilleur ami meurt, vous ne regardez pas la distance, vous ne tenez pas compte de la fatigue, vous n’écoutez que votre cœur, et vous y allez, qu’importent les conditions.

Ma femme et mes enfants sont restés à la maison. Une déchirure comme celle-là, on ne la partage pas. Nous deux, on se connait depuis presque vingt ans. Je l’ai vu tout petit. J’étais là lors de ses premiers pas, lorsqu’il a commencé à avancer tout seul. J’étais là en 1961 pour son baptême. Nous avons été ensemble, liés l’un à l’autre et nous avons fait toute notre carrière main dans la main, si j’ose dire.

Mon arrivée au Havre est difficile. L’écluse François 1er est bloquée. Des véhicules, des hommes, des femmes, des enfants l’ont prise d’assaut, éphémère tentative pour faire reculer l’échéance inéluctable, retarder le plus possible le passage du convoi funéraire.

Il est 7h30. Il fait déjà grand jour. Mais la météo a mis ses habits de deuil. Pour un mois d’août, un temps pourri. Pour aujourd’hui, une météo de circonstance.  La ville entière porte les marques de la tristesse.

Il y a des voitures partout. Tant de monde pour un enterrement, je n’ai jamais vu ça. Les parkings sont pleins, il y a des automobiles sur les trottoirs, en double, en triple file. Les policiers ne diront rien. Pas un jour comme aujourd’hui.

Je laisse ma R16 au bout d’une impasse. Elle gêne un peu, mais si ça se trouve, je serai revenu avant.

Et puis je m’en fous.

Je rejoins les quais à pied. C’est forcément par là que passera le convoi, on ne pourra pas le rater.

La foule est impressionnante. Des milliers de personnes. Un jour idéal pour les cambrioleurs, pensé-je, toutes les maisons, tous les appartements sont vides.

Tout Le Havre est ici ce matin.

J’essaie de me frayer un chemin pour être le mieux placé. Mais je dois me faufiler entre les gens. Les havrais, et les touristes. Car au mois d’août, il y a du monde ici. Mais, ce matin plus que tout autre jour, on arrive à distinguer les vacanciers des locaux. Non pas par leurs vêtements, leurs lunettes de soleil ou leurs casquettes, mais par la lueur qu’ils n’ont pas dans les yeux. Les estivants discutent, parlent fort, rigolent, font monter les enfants sur les épaules des papas pour ne rien rater du spectacle. Les havrais se taisent, mués dans un silence de recueillement.

L’attente dure longtemps. Et puis d’un coup, une sorte de murmure  commence à enfler. Le voilà, le voilà !!!

Les plus proches du quai s’avancent, se penchent en avant, dans des postures improbables, à la limite du déséquilibre, pas loin de se foutre à l’eau. Qu’importe, puisque tout le monde le verra. Il va passer devant toute la foule réunie.

Et effectivement, le voilà. Il est tiré par trois gros chevaux de mer, trois gros chevaux de mort. Trois remorqueurs noirs qui vont l’aider à quitter la ville, à quitter ceux qui l’aimaient, ceux qui ont donné quinze ans de leur vie pour être à son service.

Il passe devant mes yeux. Mais non, ce n’est pas la pluie qui les mouille. C’est autre chose que je n’ose pas qualifier. Un mélange de tristesse, d’amertume, de nostalgie et de colère.

Il a bien vieilli.

Moi qui l’ai connu clinquant, rutilant, brillant, bruyant, gai, joueur et coloré, je ne le reconnais plus. Il est toujours aussi beau, aussi fin, aussi élancé, mais il est de la couleur du temps, de la couleur de la ville : gris, sombre, abimé et sale.

On dirait qu’on est dans une télé en noir et blanc.

Au moment de passer devant nous, les remorqueurs, comme à leur habitude, lancent trois grands coups de sifflet. C’était l’habitude lorsqu’il quittait le port. Il répondait aussi gaiment par trois longs coups de trompe. C’était un signal pour la ville. Signal qu’il partait, qu’il quittait le port pour quelques jours, voire quelques semaines, mais les Havrais savaient bien qu’ils entendraient à nouveau ces coups de corne au moment de son retour, au passage de l’écluse.

Aux coups de sifflet des remorqueurs, il répond par le silence. Par le mépris. Ce n’est pas qu’il n’a pas entendu, c’est qu’il n’a pas envie de répondre, pas envie de marquer son départ comme il l’a fait plus de quatre-cents fois.

Aujourd’hui est un départ sans retour.

Et ce silence se répercute dans la foule. Chacun l’a entendu. Tout le monde a parfaitement compris. Il rebondit sur les murs de la ville, monte jusqu’aux falaises et redescend vers les quais, toujours aussi assourdissant.

Et la foule répond au silence par le silence. Pas un applaudissement. Une atmosphère de respect devant le symbole de la ville qui passe devant nous.

C’est incroyable ce qu’un silence peut être bruyant quand il est chargé d’émotion.

Devant moi, passent douze années de travail. Douze années de voyages, de paysages fantastiques. Douze années de statues de la liberté, plus de trente fois par an. Douze années de New York deux fois par mois.

Douze années de ma vie. Douze années inoubliables.

Douze années au service du Paquebot FRANCE qui quitte aujourd’hui le port du Havre pour se déguiser en norvégien et ne jamais revenir.

 

(Le 18 août 1979, le paquebot FRANCE quitte le port du Havre pour rejoindre Bremerhaven où il sera repeint aux couleurs du Norway. Il reviendra une fois au Havre, le 16 septembre 1996. La ville ne lui fera pas la fête qu’il était en droit d’attendre. Le paquebot France avait été inauguré le 11 janvier 1962 par Michel Debré alors premier ministre. Yvonne de Gaulle en était la marraine. Entre 1962 et 1974, le FRANCE aura traversé l’Atlantique à 377 reprises, réalisé 93 croisières et transporté près de 600 000 passagers.)

© JM Bassetti 11/01/2013 Tous droits réservés.

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L’écluse François Premier le 18 août 1979.

 

© Amor-Fati 11 janvier 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr

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Ecrit 11 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

1 COMMENTS :

  1. By Lacaze on

    Celle ci je l’aime particulièrement. M’autoriseras tu a la placer au milieu de mes toiles de cargos , prochaine expo prévue en mai ou juin à VIllerville, dans l’ancien casino face sur la plage, face au Havre….D’ailleurs ça me donne une idée ….faut qu.on cause ….bisous

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