novembre 28

Un inventeur oublié par l’histoire

Joseph avale d’un trait son assiette de soupe dans laquelle il a trempé quelques tanches de pain. Il est nerveux et ne tient pas en place sur sa chaise.

« Allez, ne te fais pas trop de  mauvais sang, lui dit sa femme. Et en passant derrière lui, elle lui caresse doucement la nuque.

– Arrête, veux –tu, ce genre de geste m’exaspère, surtout en ce moment, tu dois bien te douter.

– Oh, pardon, je ne l’ai pas fait exprès. Mais d’accord, je reconnais que c’était un tant soit peu déplacé.

Il se lève, pousse son assiette vers bord de la table, ramasse les miettes qui traînent, ouvre la fenêtre et secoue sa main dehors.

– Il a l’air de faire froid ce matin, je vais prendre une calèche.

– Oui, et couvre toi bien, surtout. A quelle heure es-tu reçu ?

– Onze heures trente. Et Mirabeau m’a dit d’être bien à l’heure car l’ordre du jour était serré aujourd’hui.

Il s’approche de la porte et décroche sa redingote de toile noire pendue à une patère. Il l’enfile par-dessus sa veste couleur boue-de Paris, au devant plutôt court et à l’arrière descendant à mi- mollets. Il se coiffe de son inséparable chapeau, serre son écharpe de soie merdoie selon les recommandations de son épouse et attrape, le long du mur, sa canne à pommeau.

– Élise, demande-t-il, penses-tu que ça ira comme ça ?

– Mais oui, que tu es bête, allez, file vite, tu vas être en retard. »

Élise dépose un baiser sur le front de son mari et il quitte la maison en emportant sous son bras la caisse de bois pour laquelle il est attendu. Deux années de travail dans une petite caisse.

Dehors, le vent souffle fort et la pluie tombe en fine averse. Il remonte son col, regarde derrière lui et hèle une calèche qui passe aux alentours. Le véhicule léger, conçu pour la circulation urbaine (une deux chevaux) s’arrête juste à sa portée. Il grimpe à l’arrière, pose la caisse devant lui et s’adresse au postillon.

– A l’Assemblée et vite, je suis attendu.

– Bien Citoyen, répond le cocher, c’est comme si vous y étiez. »

Lorsqu’il pénètre dans le bâtiment de pierre, sa caisse sous le bras, Mirabeau est déjà là et fait les cent pas dans l’entrée. L’homme du serment du jeu de paume semble inquiet et soucieux.

« Je te préviens, annonce-t-il sans même saluer le médecin qui venait d’entrer, ils ne sont pas de bonne humeur. La séance de début de matinée a été houleuse et tout le monde est tendu.

Ce n’est pas pour détendre le Docteur Guillotin. Il déboutonne sa redingote, ôte son chapeau mouillé et desserre sa fine écharpe. Il a les mains moites et la sueur coule le long de sa colonne vertébrale.

– Où allons-nous ? demande-t-il. Dans l’assemblée elle-même ?

– Non, nous allons nous retrouver dans mon bureau. Il est hors de question de réunir tout le monde. Ce serait du suicide.

Tout en devisant, les deux hommes grimpent la double volée de marches du grand escalier de marbre. Mirabeau, d’un pas décidé, enfile un long couloir sur sa droite et ouvre la première porte à main gauche. Quatre hommes se tiennent là, attendant le retour de Mirabeau et de son invité. Robespierre, ses lunettes dans  la main gauche, épluche une orange de sa seule main droite. Parmi ses amis, il est le seul à savoir faire ça et en est assez fier. François Buzot, appuyé sur le rebord de la fenêtre regarde la pluie tomber à travers la fenêtre poussiéreuse. Stanislas de Clermont Tonnerre, assis en bout de table, est en train de réajuster sa perruque. Ancien député de la noblesse, il a rejoint récemment le Tiers-Etat, ce qui lui vaut sa place dans ce bureau. Enfin, Antoine Barnave attend près de la porte. Le député du Dauphiné est un adversaire déclaré de Mirabeau. Il a fortement insisté pour faire partie de la commission et « l’orateur du peuple » n’a pas pu refuser.

Les six hommes se rassemblent autour de la table ovale.

« Citoyens, commence Mirabeau, je vous présente le Docteur Joseph Guillotin dont je vous ai parlé la semaine dernière. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il a, pour le moment, abandonné la médecine, et travaille actuellement à la mise au point d’une machine qui permettrait, d’après ses dires, d’exécuter les condamnés à mort dans des conditions plus humaines et plus respectueuses de leur personne. Citoyen Guillotin, je te laisse la parole.

Joseph s’éclaircit la voix en toussant trois fois brièvement et commence l’exposé qu’il a longuement préparé dans son cabinet de travail.

– Messieurs,  la machine que je vais vous présenter tout à l’heure a la particularité de placer tous les condamnés à mort au même niveau. Je veux dire par là, égaux devant la mort. Tous les citoyens déclarés coupables de leurs actes par un tribunal, mourront avec la tête tranchée.

Cette dernière phrase fait littéralement bondir le Comte de Clermont Tonnerre qui se lève de sa chaise.

– La tête tranchée, c’est un privilège de la noblesse. Tranchée au sabre bien aiguisé, et par un bourreau qui connaît bien son métier.

– Les privilèges ont été abolis, Citoyen Clermont, lui fait remarquer Robespierre, et tu étais déjà passé à nos côtés à ce moment-là, je te le rappelle.

Stanislas de Clermont-Tonnerre se rassoit. Mais intérieurement, il boue.

– Les gens du peuple  à la hache, si tu veux continuer ainsi, reprend Mirabeau, les régicides écartelés, les hérétiques brûlés, les voleurs roués.

– Et les faux monnayeurs bouillis, rugit Barnave en rigolant.

– C’est pourquoi, essaie de reprendre Guillotin, j’ai pensé à une machine mécanique qui serait utilisable pour tous les types de condamnés, toutes les classes sociales. Si vous le voulez bien, je vais vous en faire la démonstration.

Joseph se baisse et ramasse près de sa chaise la boite de bois qu’il avait apportée. Il fait rapidement sauter les quatre chevilles qui servent à fermer le coffre et dépose sur la table un objet de trente centimètres de hauteur environ, recouvert d’un tissu blanc servant à le protéger.

Les cinq autres personnages se dévisagent. Qu’est-ce donc que cette machine étrange ?

Guillotin retire la toile et l’objet apparaît devant les yeux des représentants de la  Constituante

– Que voilà une machine bien singulière, déclare aussitôt Robespierre. Veux-tu bien nous expliquer ?

– C’est pour ça que je suis venu, Monsieur, pour vous montrer.

– Allons, pas de Monsieur entre nous, reprend Barnave. Ici, nous nous appelons Citoyens et nous nous tutoyons.

Joseph Guillotin prend alors dans le coffre un petit rouleau de papier qu’il avait préparé à l’avance.

– Voyez, dit-il, le condamné est attaché sur la planche que vous voyez là.

– Il est attaché couché ? demande François Buzot.

– Non, pas du tout, ce ne serait pas aisé. C’est une planche basculante. On lie le condamné debout, puis on fait basculer la planche et on l’avance, comme ceci.

Et tout en parlant, il dépose le rouleau sur la petite blanche, la fait basculer à l’horizontale et la fait coulisser vers l’avant de quelques centimètres. Le rouleau passe de lui-même dans un petit trou placé juste au-dessous d’une lame en forme de demi-lune.

– Et après, Citoyen, que se passe-t-il ?

– Ceci, répond Guillotin en pressant un petit bouton placé le long du montant droit de la machine.

Et la lame, reliée au haut par une corde, descend rapidement et tombe sur le rouleau de papier. Qui se plie en deux.

– Et alors ? rugit Robespierre. Que se passe-t-il ? Où est-elle cette tête qui est censée mettre tout le monde au même niveau ? Ton panier est vide, je ne vois pas de tête dedans.

Guillotin est rouge jusqu’aux oreilles. Il bafouille.

– Je ne comprends pas, c’est pourtant bien au point.

Il essaie à nouveau avec un deuxième rouleau, puis un troisième, un quatrième. Toujours le même résultat. Le papier est plié, mais pas coupé. Au cinquième essai, la lame se coince dans sa glissière et s’arrête à dix centimètres du rouleau de papier.

Robespierre retire alors le papier et hurle :

– C’est pour cette pitrerie que tu nous a fait déplacer ce matin, Mirabeau ? Tu te moques des députés de la Constituante qui ont des choses bien plus sérieuses à faire. Qu’est-ce donc que cette machine ? Si déjà elle ne fonctionne pas à l’état de maquette, comment veux-tu qu’elle soit efficace en taille réelle ?

– Maximilien a raison, ajoute Barnave également très en colère. Deux exécutions avec une telle machine et nous serons la risée de l’Europe entière. Le peuple viendra non pas pour voir un homme mourir mais pour assister à un spectacle de saltimbanques. C’est une honte.

– Messieurs, messieurs, plaide alors Joseph Guillotin, je ne comprends vraiment pas, je vous assure qu’hier soir encore…

– Hier soir oui, éructe Clermont Tonnerre, mais ce matin non. Je suis d’accord avec Barnave et Maximilien, c’est une honte de faire venir ici les représentants élus de la Nation pour une telle plaisanterie. Retournons siéger Messieurs, nous avons mieux à faire.

Robespierre se lève alors.

– Citoyen Guillotin, retourne donc à tes expériences médicales, c’est là ton vrai métier. L’idée de base me plaisait bien, celle de mettre tout le monde dans le même panier. C’était une idée conforme à notre révolution, mais elle n’est pas à la hauteur de ce que j’espérais. Tu nous as fait perdre notre temps.

– Tant que nous serons députés représentants du peuple français, continue Barnave, jamais cette machine ne fonctionnera.

– Je m’y opposerai également de toutes mes forces, termine Robespierre. Va vendre ta machine dans d’autres pays si tu veux, mais en France, jamais.

Et les quatre députés se lèvent d’un seul homme, reprennent leurs vêtements et quittent le bureau de Mirabeau, resté seul avec Joseph. Celui-ci est dépité, honteux devant un tel échec. Mirabeau lui glisse quelques mots pour le rassurer, mais Guillotin vient de subir la plus grande humiliation de sa vie. Il recouvre sa machine de son drap de protection, la range dans la boite de bois, replace les chevilles et quitte le bureau de son ami.

– Je t’avais prévenu qu’ils étaient de sale humeur. Allez, écoute peut-être Maximilien. Il est parfois bouillant, mais c’est un brave garçon, avec la tête sur les épaules, crois-moi ! Retourne à ta médecine que tu aimes tant.

Joseph Guillotin, en redescendant le grand escalier de marbre, prend alors la décision qui sera le tournant de sa vie : retourner à Saintes, sa ville natale et ouvrir un nouveau cabinet de médecine. Le Docteur Sauvageol vient juste de mourir et laisse de ce fait un cabinet et une clientèle toute trouvée.

On n’entendra plus jamais parler de lui, ni de cette machine qui est restée à jamais à l’état de projet.

(Le 28 Novembre 1789, le docteur Joseph Ignace Guillotin présente son invention à l’assemblée constituante. Elle servira pour la première fois le 25 avril 1792 pour exécuter Nicolas Jacques Pelletier, un voleur de grand chemin. Elle fera plus de vingt mille victimes pendant la Terreur et sera utilisée pour la dernière fois en 1977)

Il est à noter que parmi les six personnes présentes dans cette histoire, seuls Robespierre et Barnave passeront sur « la bascule à Charlot ».

Quant à Guillotin, après la Terreur pendant laquelle il a été incarcéré, il redeviendra médecin et créera, sous le consulat l’Académie de médecine de Paris. Il mourra le 26 mars 1814 à Paris.

 

 

 

© Amor-Fati 28 novembre 2012 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


Copyright 2018. All rights reserved.

Ecrit 28 novembre 2012 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *