mars 17

Un nouveau virtuose est né

chopin

La salle est pleine comme il l’avait souhaité. Le Théâtre National de Varsovie affiche complet pour ce premier concert polonais de la vedette du moment.

Frédéric Chopin est arrivé tôt ce matin. Il aime prendre la température du lieu. Pendant des heures, il hante les coulisses et toutes les pièces du théâtre à la recherche de la moindre imperfection. Certes, il n’a pas une grande habitude des concerts, et n’a joué jusqu’à présent que dans des châteaux ou des résidences particulières. Ses prestations étaient alors payées par de riches aristocrates qui avaient entendu parler de lui et qui voulaient impressionner leurs amis.

Il y a un mois, il a été contacté pour donner deux concerts ici, à Varsovie, la ville qu’il connait le mieux, pour ainsi dire sa ville natale. Et le premier de ces concerts, c’est ce soir, mercredi.

Ce matin, pendant plus d’une heure, seul sur la scène, il a monté et descendu des gammes, comme le lui a appris son professeur.

« Si tu ne fais pas tes gammes un jour, tu t’en aperçois. Si tu ne fais pas tes gammes deux jours de suite, ta femme s’en aperçoit. Si tu ne fais pas tes gammes trois jours à la file, le public s’en aperçoit !

Alors, consciencieusement, Chopin a fait ses gammes. Montantes, descendantes, majeures, mineures. Elles y sont toutes passées. En changeant les intervalles, les allures, les nuances. Un flot de notes s’est déversé sur le Théâtre de Varsovie vide de tout public.

Puis, après un repas plus que léger, il a entamé les répétitions avec l’orchestre. Là, les choses ont été un peu plus compliquées, car le déroulement de la séance ne dépendait pas de lui uniquement. Parfois, sa montée chromatique était parfaite, mais il fallait reprendre à cause du deuxième violon, ou d’une clarinette mal réglée.

– Plus tard, je ne composerai que des musiques pour soliste, que je jouerai moi-même, comme ça, ça en sera terminé de ces répétitions qui me font perdre mon temps. »

Vers dix-sept heures, pour chasser ce trac fou qui montait en lui, il est allé faire un tour en ville pour boire un thé en compagnie de Stefan Witwicki et Bohdan Zaleski, ses deux amis poètes. La boisson chaude lui a fait du bien, a remis un peu en place ses intestins noués par la peur. Ils ont beaucoup parlé. De choses et d’autres. De Constance évidemment, le sujet ne pouvait pas manquer de venir sur la table. La rupture était encore fraiche et Frédéric avait du mal à faire le deuil de cette si belle histoire.

A dix-neuf heures, en revenant au théâtre, Chopin se rend compte que le public est déjà là, en train d’attendre dans le froid des rues encore enneigées de Varsovie. Certains n’ont pas de billet et attendent un éventuel désistement pour obtenir une place.

C’est amusant comme le public connait sa musique, mais pas son visage. Sans problèmes, et sans être ennuyé, il fend la foule pour entrer dans le théâtre. Personne ne l’a reconnu. Un monsieur l’a même pris pour un resquilleur qui tentait de passer devant tout le monde !

Le trac est présent, violent. Tous son corps n’est que douleur, de la tête aux pieds. Frédéric Chopin a l’impression qu’il va exploser. Migraine, estomac noué, boule dans la gorge, intestins détraqués, il a la tête qui tourne et envie de vomir. Le voilà dans un bel état à dix minutes à peine du début de sa prestation.

Discrètement, il tire un coin du rideau. La salle est quasiment pleine. Les spectateurs prennent place, tranquillement, en conservant sur eux leurs lourds manteaux d’hiver, car le froid est encore vif en Pologne. Il y a de jolies femmes en tenue de soirée, et de dignes messieurs en costumes sévères. Ah ! les femmes. Frédéric les aime plus que tout. Quand le chagrin du départ de Constance sera dissipé, il se plongera à nouveau dans une vie de libertin !

Il est l’heure cette fois-ci. Frédéric ne peut plus reculer. L’orchestre est en place, le chef est encore dans la coulisse, prêt à diriger et à entrer sur scène au geste entendu par le régisseur.

Frédéric replace son foulard qui ceint son cou, tire sur sa jaquette. Il est prêt. De l’étui de cuir déposé sur une chaise, il extrait sa trompette, astiquée, brillante comme un sou neuf. La trompette, quel instrument magnifique ! Le plus beau, le son le plus pur, le plus doux. Enfant, il avait bien essayé le piano, mais la mort de son professeur avait ruiné ses espoirs et ses parents lui avaient proposé la trompette. Un choix de roi !

Demain matin, tout Varsovie saura que Frédéric Chopin est le plus grand trompettiste de Pologne, et peut-être même du monde.

Le rideau se lève, les applaudissements crépitent. Son instrument à la main, Frédéric Chopin entre en scène pour le premier concert de sa jeune carrière de soliste.

(Le mercredi 17 mars, 1830, Frédéric Chopin donne à Varsovie son premier grand concert public. L’effet sur le public n’est pas à la hauteur de ses espérances, mais la presse met en lumière le caractère folklorique des thèmes et l’intérêt national de cette musique. Au fait, Chopin était pianiste ! Je préfère le rappeler !!!)

© JM Bassetti 17 mars 2013. Tous droits réservés.

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Ecrit 17 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Hommage", "Uchronie

1 COMMENTS :

  1. By LMC on

    C’est joliment écrit cette bribe de l’histoire de Chopin, avez-vous imaginé cette scène ou vous êtes vous inspiré de la vie de Chopin avec précision ?

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