avril 3

Un réveil difficile

napoleonL’Empereur s’éveille de bonne heure ce matin. Il est seul désormais. La France ne veut plus de lui. Pendant toutes ces années, elle avait été sa seule maîtresse, sa seule passion, sa raison de vivre. Il avait tout fait pour elle, il s’était plié à ses moindres exigences. Oh bien sûr, il y avait eu des beaux jours et des moins beaux. Le soleil d’Austerlitz et les jours sombres de Moscou. Tant de jours ne peuvent pas se passer  sans heurts. Mais après chaque revers, il avait tout mis en œuvre pour remonter la tête et pour que, tant bien que mal, l’Empire dure et fonctionne quand même. Il le sait maintenant. Un empire fantoche construit sur les débris de la Révolution ne pouvait être que voué à l’échec.

Ce matin, seul dans son bureau, il fait le point sur les années passées. Il tourne en rond, la main dans son gilet, dans cette pièce construite ensemble, trop grande pour lui seul désormais. Tant de souvenirs. Tant de rencontres, de voyages, de paroles, de rires, de sourires, de complicité. La France n’était pas tous les jours une compagne facile et il avait passé des nuits à se demander si cela valait le coup de continuer ou non. Mais sa passion reprenait vite le dessus et ses doutes étaient rapidement apaisés. Il avait beaucoup pardonné. Il pardonnerait encore. Une dernière fois.

Il allait devoir compter ses amis. Qu’allait-il advenir de Ney, de Bernadotte,  de Berthier, de Fouché, de Talleyrand ? Ils allaient rester fidèles à la France évidemment. Le compagnon du pays n’est là que provisoirement. On le tolère parce qu’on ne peut pas faire autrement mais on ne lui donne jamais son amour éternel, désintéressé. Il le savait bien pendant toutes ces années. Ainsi vont la vie et les affaires de la politique.

Que va-t-il devenir ? Quel est son avenir ? La décision unilatérale de la France, hier, a été un déchirement, un cruel moment à passer. Il a encaissé le coup courageusement, il a fait le fort, le costaud pour ne pas paraître effondré aux yeux de la patrie. Il va maintenant devoir occuper ses journées qui vont lui paraître longues. Dans les moments difficiles, jusqu’à présent, il avait toujours gardé au fond de lui l’espoir que le malaise se volatilise et que le gouvernement se recrée pour repartir en avant, vers d’autres aventures. Mais là le message est clair, définitif, sans appel.

« Il y a encore de beaux jours devant moi, se dit-il. Les premiers jours, les premières semaines vont me paraître durer une éternité. Il va me falloir trouver de nouvelles occupations, de nouvelles fonctions pour que les journées paraissent moins longues. Peut-être m’étourdir un peu au début pour ne pas me rendre compte que je ne suis plus rien, et puis, petit à petit, me reconstruire, remonter pièce à pièce ce qui s’est écroulé hier pour recommencer à marcher la tête haute et non accablé par le chagrin de la défaite. »

Ce deux avril restera marqué dans sa vie. La cicatrice restera vive longtemps. Ce matin du trois avril, il se lève avec la gueule de bois, comme après une mauvaise cuite avec du mauvais alcool ou la bouche pâteuse d’avoir trop fumé. Il sait que beaucoup de gens vont l’observer, le regard fuyant, pour guetter ses réactions, ses rires forcés et ses sourires contrits. Il ne faut pas leur offrir le spectacle d’un homme abattu. Il faut marcher le front haut, face au vent.

Ne plus regarder en arrière. C’est inutile, il le sait. Avancer. Il l’a toujours exigé de ses hommes. Il faut jouer la marche en avant, la marche en avant, quel que soit le prix à payer. Peut-être dans quelques années, au coin du feu, à Ajaccio ou ailleurs, pourra-t-il repenser à ces belles années avec plus de sérénité que maintenant, avec plus de plaisir que de nostalgie ?

Ainsi va le destin des hommes. Un jour au plus haut, un jour au plus bas. La seule chose qui le console ce matin, c’est qu’il ne peut pas tomber plus bas. L’avenir est donc radieux. Il ne peut que remonter.

(Le 3 avril 1814, le Sénat vote la déchéance de Napoléon Ier. Moins d’un an plus tard, il sera de retour. Pour cent jours.)

© Amor-Fati 3 avril 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 3 avril 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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