mars 23

Un si gentil petit garçon

fleursJe discutais il y a peu avec des amis sur un sujet qui me préoccupe depuis longtemps. En temps de guerre, aurais-je été un héros ou un salaud ? Je n’ai toujours pas trouvé la réponse. René Char disait : « L’homme est capable de faire ce qu’il est incapable d’imaginer. » C’est une réponse qui me convient.

Maintenant, imaginez ceci. Vous êtes un petit garçon. Vous êtes né en Allemagne, au début du siècle dernier, et vous habitez Sternenfels, dans le land de Würtenberg. Vous allez à l’école comme tous les petits enfants. A côté de vous, sur les bancs de la classe unique, votre voisin, Franz-Walter tire la langue sur sa dictée. Il est châtain blond, le visage ovale et porte des lunettes à cause d’une myopie congénitale. Le soir, il suit les cours d’instruction religieuse auprès du pasteur de la paroisse. Il sert la messe tous les dimanches et, parfois, fait des extras pour des mariages, des baptêmes et des enterrements. Ses parents, enseignants tous les deux, l’entourent de leur douce affection. Il grandit tranquillement dans un milieu plutôt aisé des années 1910.

Il intègre le club de football du village. C’est un bon camarade. Gentil, toujours serviable et agréable. Il vous a invité plusieurs fois à son goûter d’anniversaire. Il a soufflé ses bougies, partagé le gâteau à la crème préparé par sa mère, vous avez joué au ballon et vous avez dormi chez lui au milieu de ses petites voitures et de ses peluches dont il a encore besoin à dix ans pour s’endormir.

Vous l’avez suivi tout au long de votre scolarité. École, collège, lycée. C’est un élève brillant. Parfois même vous enviez ses bonnes notes, les annotations flatteuses que les professeurs écrivent sur ses copies et l’immense culture générale dont il est doté. Aux alentours de vingt ans, vous vous perdez un peu de vue. Peut-être avez-vous suivi des chemins de vie différents ? Peut-être est-ce une fille qui vous a séparés ? Toujours est-il qu’il entre à l’université pour suivre des études de droit. Brillantes études comme toute sa scolarité. Pendant que vous suivez votre propre cursus, il passe huit années à la fac pour sortir en 1927 avec un doctorat. Rien de moins.

Là, tout au long de ses années d’université, il a fait des rencontres, croisé des camarades de promotion, partagé des discussions, des débats, mais aussi participé à des soirées d’étudiants et à des beuveries entre camarades.

Comment se fait-il que ce garçon si placide que vous avez connu enfant soit devenu et soit resté jusqu’à sa mort en 1942 le commandant du plus meurtrier des quatre Einsatzgruppen de la SS ?

Existe-t-il un gène, un chromosome malin qui puisse transformer un agréable jeune homme en meurtrier sans âme capable d’ordonner l’exécution de plus de dix mille personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, en une seule nuit ? Quel déclic s’est produit dans son esprit d’homme intelligent pour en arriver là ? Comment un jeune homme de bonne famille comme lui peut-il être devenu un monstre sanguinaire aveuglé par une idéologie folle ? Sont-ce les rencontres qu’il a faites à l’université ? Est-ce simplement le destin ? A-t-il plongé dans la folie ? Comment une idée de destruction et d’anéantissement de toute une ethnie peut-elle germer dans un cerveau aussi sain que le vôtre ou le mien ? A-t-il été poussé ? N’a-t-il pas eu le choix ? On a toujours le choix. Il faut juste savoir à quel moment on ne peut plus accepter l’inacceptable. Est-ce encore l’ambition, la volonté de vouloir faire plus pour plaire à son chef ?
Après ses études de droit, Franz Walter Stahlecker a intégré le parti Nazi, puis la SS. En huit années, il a gravi tous les échelons de la hiérarchie nazie pour devenir Brigadeführer SS und Generalmajor der Polizei. En 1941, il est devenu commandant en chef de l’Einsatzgruppe A. Avant de se faire tuer sur le front de l’Est, il s’est rendu responsable de l’exécution froide et programmée de 249 420 juifs provenant de tous les pays du monde.
Comment peut-on en arriver là ? Comment a-t-il pu se regarder dans un miroir pendant toutes ces années ? Qu’a-t-il bien pu dire, en arrivant là-haut pour justifier ses faits et actes ? « C’était mon métier, je n’ai fait qu’obéir aux ordres » ? « Je n’avais pas le choix, c’était eux ou moi » ? « Une fois les choses commencées, il fallait finir, aller jusqu’au bout » ? « A un certain moment, je n’étais plus maître de ce que j’ordonnais. Ce n’est pas de ma faute. » « Qu’auriez-vous fait à ma place » ?
Voilà. Ma réflexion précédente n’a pas avancé. Celle-ci s’y ajoute. Comment peut-on devenir un monstre quand on a été un si gentil petit garçon ?
La vie de Franz Walter Stahlecker n’est qu’un exemple parmi d’autres. Ils sont légion à avoir accepté l’inacceptable. Que ce soit pendant cette guerre ou pendant la précédente, dans les siècles passés, au Moyen-Age, dans l’Antiquité. En Europe, en Afrique ou en Asie. Combien de génocides ont été perpétrés par des « si gentils petits garçons » ? L’histoire est pleine de ces gens sans scrupules qui ont obéi à  des ordres iniques ou les ont eux-mêmes donnés. Depuis que le monde est monde, depuis que l’homme est homme, on trouve des gens de la trempe de Franz Walter Stahlecker.
(Le 23 mars 1942, un partisan, sur le front russe, lui a tiré une balle dans le corps. Il est mort quelques heures plus tard dans un train médicalisé le ramenant vers l’arrière. En en-tête de ce texte, vous ne trouverez pas son visage car je ne veux pas que son nom soit mêlé au mien dans les étranges tuyaux de Google. J’ai préféré afficher quelques fleurs des champs en souvenir des 249 420 personnes mortes sous ses ordres.)

© JM Bassetti 23 Mars 2013. Tous droits réservés.

© Amor-Fati 23 mars 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 23 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite

1 COMMENTS :

  1. By Domi on

    Pour moi, et cela fait écho à ce que j’étudie ducomportement humain, c’est lié en partie au poids des mémoires que nous portons,de nos ancêtres, ce que l’on appelle le transgénérationnel. Je t’envoie par mail, pour info un petit article pour alimenter ta réflexion. Je le tiens bien sûr à la disposition de tes autres lecteurs si cela les intéresse, mais je ne pense pas pouvoir le mettre en pièce jointe sur ton blog (et ce n’est sans doute pas sa place).
    C’est une piste très intéressante, mais peut-être pas la seule !

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