janvier 10

Un train très spécial

buffalo

« Le train à destination de Marseille partira à 8h17 quai numéro 8. Je répète : Le train à destination de Marseille partira à 8h17 quai numéro 8. Veuillez vérifier que vous possédez bien vos billets avant de monter dans le train.

– Tu as bien les billets Grand-Père ?

– Oui, ne t’inquiète pas.

– Tu es sûr ? Tu ne les as pas oubliés sur le buffet près de l’entrée comme l’autre fois quand tu es partie avec Grand-Mère ?

– Non, je t’assure. Tiens, regarde.

Grand-Père déboutonna sa veste et fouilla dans la petite poche gauche de  son gilet. Il en sortit les deux morceaux de carton rose qu’il mit sous les yeux de sa petite-fille.

– Là, tu es rassurée maintenant. Tu sais, chat échaudé craint l’eau froide.

– Ca veut dire quoi Grand-Père, chat et chaudés ?

– Ca veut dire que  Grand-Mère m’a fait une telle vie la fois où j’ai oublié les billets que je vérifie plutôt deux fois qu’une maintenant avant de partir.

Grand-Père remit les billets à leur place. Avant de refermer sa veste, il sortit son « oignon » de sa poche droite.

– 7 h 30. On est parti de bonne heure. C’est certain qu’on ne va pas rater notre train, tiens, regarde, il n’est même pas encore en place.

En effet, le quai numéro 8 était vide.

Et la gare de Lyon était bien calme ce matin d’avril.

– Je suis content, tu sais, dit-il, de t’emmener voir les chevaux en Camargue. J’ai été étonné quand tu as dit l’autre jour que tu n’en avais jamais vu.

Nadine se baissa pour déposer à ses pieds sa petite valise, puis elle frotta du revers de la main sa jupe du dimanche pour enlever la poussière qui s’y était déposée.

– Non, tu sais bien que je suis une vraie parisienne, comme dit maman. Les fois où on est allé à la campagne avec papa, j’ai vu des vaches, des moutons, des poules, des canards, des oies, des lapins, mais jamais de chevaux.

– Tu sais quand même comment c’est fait ?

– Oui, bien sûr, j’en ai vu dans mes livres d’images, mais jamais en vrai.

– Tu verras la Camargue, c’est beau. Il y a la mer pas loin, on ira la voir et peut-être que tu pourras te baigner. Tu as pris ton costume de bain ?

– Oui, maman l’a mis dans ma valise. « Au cas où » elle a dit.

– Elle a eu bien raison. Là-bas, il fait surement plus beau qu’à Paris.

– Le train spécial en provenance de Toulon entre en gare Quai numéro 3. Je répète : Le train spécial en provenance de Toulon entre en gare Quai numéro 3.

Le haut-parleur de la gare grésillait mais on entendait quand même très bien.

Et en effet, dans un bruit d’enfer, un train pénétra dans l’enceinte de la gare de Lyon. La locomotive fumait énormément et la poussière était épaisse.

Les freins couinèrent sur l’acier des rails. Le train s’immobilisa en bout de quai. Le conducteur actionna aussitôt la poignée d’ouverture de la citerne à eau et un immense nuage de vapeur envahit la gare. Derrière la locomotive, une vingtaine de wagons se trouvaient là, à la queue leu leu. D’abord quelques wagons de passagers, puis une quinzaine de wagons de marchandises, des wagons à bestiaux, comme on dit.

– Viens, on va aller voir l’arrivée du train, on a un peu de temps.

Et Grand-Père entraina Nadine en direction du quai numéro 3. Elle se laissa faire, lui donna la main et le suivit docilement.

Les portes des wagons de passagers s’ouvrirent et une nuée d’ hommes en descendit. Ce qui étonna immédiatement Grand-Père et Nadine, c’était qu’il n’y avait que des hommes. Pas de femmes, ou très peu. Ça se voyait au premier coup d’œil. Habituellement, les deux sexes sont présents quasiment à parts égales. Pas dans ce train. Etonnant…

Et ces hommes, au lieu de se diriger vers le hall de la gare, se dirigeaient tous, d’un pas décidé, vers les wagons suivants. Certains étaient tête nue, d’autres portaient des gibus ou des chapeaux élégants, mais une bonne partie d’entre eux portaient d’étranges couvre-chefs, à bords très larges et relevés sur les côtés.

– Regarde, Grand-Père, s’exclama Nadine, on dirait des cow-boys…

– C’est vrai, tu as raison, répondit Grand-Père.

Nadine ouvrait des grands yeux, elle ne voulait rien perdre du spectacle étonnant qui se jouait devant ses yeux. Elle attira l’attention de Grand-Père sur deux hommes qui installaient au milieu du quai deux échelles doubles en forme de V renversé. Entre les deux échelles, ils placèrent une large planche de bois. L’échafaudage resta vide pendant un moment, puis un petit groupe d’hommes s’en approcha. L’un d’eux, coiffé d’un immense chapeau à bords relevés, monta sur l’échelle et alla se jucher au milieu de la planche. Il portait un lourd manteau en peau avec un col de fourrure.

Du haut de son perchoir, il donnait des ordres aux hommes qui l’avaient accompagné depuis le train. Ceux-ci s’éparpillèrent aussitôt en direction des wagons de l’arrière, et donnèrent à leur tour des consignes  à ceux qui devaient être les ouvriers.

Les portes des wagons s’ouvrirent. Nadine resta bouche bée. Des voitures, descendirent…. des chevaux.

Des dizaines, peut-être même des centaines de chevaux. De toutes les tailles et de toutes les couleurs. Des noirs, des blancs, des alezans, des panachés, des grands, des petits, des gros, des minces. Des chevaux, des chevaux et encore des chevaux.

Grand-Père serra la main de Nadine. En quelques secondes, ils étaient entourés par des files de chevaux qui passaient tout près d’eux, presque à les toucher. Nadine n’avait qu’à avancer la main pour frôler le pelage des animaux. Mais elle n’osait pas.

Un homme s’arrêta près d’eux en rigolant. Il regarda Nadine, puis Grand-Père qui souriait. L’homme attrapa Nadine sous les aisselles et la plaça à califourchon sur un grand cheval blanc. D’abord, elle cria, puis se mit rapidement à caresser la peau douce de l’animal. Elle était la reine sur sa monture.

– Horse, lui dit l’homme en riant. Repeat : Horse.

– Hose…

– No, Horse…

– Horse.

– Well, OK. Bravo Mademoiselle !!

Puis il reprit Nadine et la fit redescendre du cheval.

– Qu’est-ce qu’il a dit ? demanda la fillette à Grand-Père.

– Il a dit Cheval en anglais. Tous ces messieurs sont des anglais. Ou des américains, je ne sais pas.

En effet, Grand-Père et Nadine s’aperçurent que tous ces hommes ne parlaient pas français, mais une langue plus nasale, plus traînante. Sûrement de l’anglais ou de l’américain en effet.

– Attends, nous allons en avoir le cœur net, on va aller demander.

Et serrant la main de Nadine, Grand-Père se fraya un chemin au milieu du défilé des chevaux pour s’approcher de l’échelle.

– Bonjour, dit-il à l’homme qui se trouvait toujours sur la planche. Excusez-moi de vous déranger, que faites-vous ici ?

L’homme se tourna vers Grand-Père er Nadine. Il portait une longue moustache parfaitement entretenue et, sur le menton, un petit bouc qui se terminait en pointe, un peu comme Napoléon III. C’était un bel homme élégant, portant une chemise blanche et un lacet de cuir autour du cou.

– Ceci est ma cirque, répondit l’homme en se baissant vers Grand-Père. Nous venir Paris pour six semaines, puis partir tout le France pour trois mois.

– Un cirque ? Avec autant de chevaux ? Vous êtes le patron ?

– Oui, Nous venir de America. Ceci être Wild West Show.

– Ah ! Et vous êtes le directeur, redemanda Grand-Père qui n’avait pas obtenu de réponse à sa deuxième question.

– Oui. I am the boss. Mon nom est William Cody.

– William Cody ?

Grand-Père ouvrit de grands yeux. Il était subitement devenu muet, comme s’il avait été attaqué par quelque bête étrange. Sa bouche était largement ouverte et c’est avec difficulté qu’il arriva à prononcer :

– William Cody ? Alors vous êtes ???

– Oui, c’est ça… Buffalo Bill. Et ceci est le Buffalo Bill’s Wild West Show. Nous allons sous le tour Eiffel.

« Les voyageurs à destination de Marseille sont priés de se présenter quai numéro 8. Je répète : Les voyageurs à destination de Marseille sont priés de se présenter quai numéro 8. »

Le haut-parleur coupa Grand-Père dans son élan.

– Merci dit-il en s’adressant à Buffalo Bill. Heureux de vous avoir rencontré. Et bon séjour chez nous.

– OK, Bye, répondit le célèbre Cow-boy en agitant son chapeau.

Nadine reprit sa petite valise posée sur le quai, Grand-Père se chargea de la plus grosse et ils partirent en marchant vite vers le quai où les attendait leur train déjà tout fumant.

Ils trouvèrent facilement deux places et s’installèrent. Grand-Père monta les valises dans le filet au-dessus de leurs têtes.

– Ca alors, dit-il… Buffalo Bill. Si je m’attendais à ça… Allez, en route, ma petite Nadine.

– Grand-Père, demanda la petite fille, avec les yeux pétillants de malice. Tu es sûr que tu veux encore ?

– Que je veux encore quoi ?

– Me montrer des chevaux en vrai ???

Grand-Père éclata de rire.

– Ah oui, c’est vrai, dit-il. Avec ce que tu viens de voir, je vais avoir l’air malin avec mes petits camarguais !!! »

 

(En avril 1905, arriva à Paris le Buffalo Bill’s Wild West Show qui allait attirer près de trois millions de parisiens. Il resta six semaines dans la capitale, puis partit pour une longue tournée française et européenne. L’ensemble du spectacle nécessitait trois trains spéciaux pour transporter tout l’équipement. 800 hommes (dont 100 peaux-rouges), 500 chevaux. Le spectacle était déjà venu en 1889 pour fêter le centenaire de la révolution française et reviendrait en 1906 pour une dernière tournée européenne. A sa tête, William Frederick Cody, surnommé Buffalo Bill. Buffalo Bill est mort à Denver (Colorado) le 10 janvier 1917. Il avait 71 ans.)

© JM Bassetti 10/01/2013 Tous droits réservés.

 

 

 

© Amor-Fati 10 janvier 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 10 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Hommage

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