mars 3

Un véritable triomphe !

carmen

« Célestine, viens vite, viens lire avec moi, c’est tellement magnifique !

Georges Bizet est heureux. Devant lui, s’étalent les coupures de presse qu’il vient de découper. Il a eu tellement peur. Cette première était un coup de «Quitte ou Double ». Ça passait au ça cassait.

Il se doutait bien de la teneur des critiques de ce matin, vu le triomphe que la troupe a reçu hier soir pour la première de Carmen.

La salle enthousiaste a applaudi le compositeur pendant vingt minutes sans interruption, lit-il à haute voix. Un engouement bien mérité qui honore la France et place l’opéra français à une hauteur jamais atteinte jusque là. Tu te rends compte ?

– Vingt minutes ? demande Célestine, moi, je dirais plutôt trente. Je suis sortie et revenue sur la scène au moins vingt fois. Dans ma loge, j’ai dénombré pas moins de cent vingt-deux bouquets de fleurs, sans compter les roses rouges solitaires.

– Pourtant, tout était mal engagé, tu te souviens ?

– Oui, tu ne trouvais pas de cantatrice disponible pour le rôle-titre. Lorsqu’on me l’a proposé…

– Tu as dit oui tout de suite, c’est magnifique !

– Je peux t’avouer quelque chose maintenant, Georges ?

– Oui, bien sûr, qu’as-tu donc de si secret ?

– Je ne l’avais même pas lu. Sachant que c’était toi, j’ai accepté sans lire !

– Quelle affaire, tu as tellement le rôle dans la peau que je croyais que tu l’avais lu et relu…

– As-tu des nouvelles de Camille* ? Il était ravi hier soir, son théâtre était plein, la recette a été mirifique et ce matin, les critiques sont on ne peut plus élogieuses.

– Non, il est trop tôt, je n’ai pas encore de nouvelles. Mais je pense que nous allons pouvoir donner Carmen au moins deux cents fois.

– Et ce sera complet tous les soirs !!

– Espérons-le.

– Veux- tu un café ? je vais en faire pour moi.

– Oui, je veux bien, pas trop fort, hein ? Tu me connais… Tu sais que j’ai eu peur pour la fin. Mon tricot de peau était trempé tellement je transpirais.

– Je sais bien, tu me l’avais dit avant le début de la représentation. Le public a l’habitude d’une fin joyeuse, heureuse et pleine d’espoir.

– Ah oui, rigole Bizet, pour ça, ils ont été servis. Une fin avec un assassinat. Au moment où tu hurles « non, je ne t’aime plus », Don José se jette sur toi et te transperce de ses couteaux. Aucun espoir. Il y avait de quoi plomber la salle, habituée aux fins heureuses !

– Je regardais la salle depuis la scène. Le public était déjà debout, comme à la corrida !!! Les premières fleurs ont commencé à pleuvoir à ce moment-là !

– J’ai vu. Deloffre** avait du mal à tenir son orchestre. A un moment, j’ai eu l’impression qu’ils ne pourraient pas jouer le final !

– Mais ils s’en sont bien tirés. J’entendais ça depuis le sol !

– Voilà. Tiens, lis donc l’article du Figaro : « Georges Bizet réinvente l’opéra .» On peut y lire : « Il y aura deux époques dans l’histoire de l’opéra : un avant Carmen et un après Carmen,  tellement la différence est grande. Bizet a créé hier soir quelque chose de tout à fait nouveau, un véritable séisme dans l’histoire mondiale de l’opéra dont on avait besoin depuis la mort de Mozart. »

– Tu es le plus grand, mon Georges. J’ai toujours cru en toi. Viens et embrasse-moi. Et si tu ne m’aimes pas, je t’aime. Et si je t’aime….

– Je sais : Prends garde à toi !!! »

(Camen de Bizet a été créé à l’Opéra Comique de Paris le 3 Mars 1875. La première a été une véritable catastrophe à tous les sens du terme. Si les deux premiers actes ont été à peu près applaudis, les deux suivants se sont déroulés dans un silence glacial. L’orchestre n’arrivait pas à suivre, Célestine Galli-Marié, mezzo-soprano qui jouait Carmen avait du mal à être à la hauteur. Carmen a été joué quarante-huit fois. Bizet ne s’est jamais remis de cette humiliation. Il est mort trois mois plus tard d’une attaque cardiaque, à trente-six ans.)

* Camile du Locle, directeur de l’Opéra Comique de Paris

** Adolphe Deloffre avait la baguette de chef d’orchestre ce soir-là.Carmen est la dernière pièce qu’il a dirigée. Il est mort neuf mois plus tard.

© JM Bassetti 3 mars 2013. Tous droits réservés.

 

 

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Ecrit 3 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Uchronie

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