février 21

Une affaire en or

viager

« André, tu es sûr qu’on ne fait pas une bêtise ? Je n’aime pas cette idée de viager.

– Aucun risque ma chérie. La vieille a déjà quatre-vingt-dix ans. Je suis allé la voir, elle est en mauvais état.

– Son appartement est magnifique. Mais ça me parait risqué quand même. Son frère est mort à 97 ans, souviens-toi.

– Oui, je sais bien, mais au pire, si elle vit encore dix ans, ce qui serait bien un maximum, on aurait l’appartement pour 300.000 Francs. 30 briques ! Et je t’assure que vu où il est placé à Arles, c’est une sacrée affaire.

– Tu as peut-être raison, mais je ne sais pas pourquoi, je ne la sens pas cette affaire. Déjà le principe du viager, je n’aime pas trop ça.

– Tu as confiance en moi ou pas ? La mère Jeanne, je gère ses petites affaires depuis longtemps déjà. Je connais le dossier par cœur, c’est une affaire en or.

– Attends un peu, André, laisse-moi le temps de réfléchir. 2500 F par mois, c’est quand même une somme !

– Aucun problème, nous nous priverons juste un peu. Nous vivons largement tout de même.

– André, ça fait déjà longtemps que nous en parlons. Tu veux le faire, et moi, je ne suis pas chaude. Tes arguments ne me convaincront pas. Les miens non plus. Faisons comme d’habitude, jouons ça à pile ou face, qu’en penses-tu ?

– Tu es impossible. Mais c’est vrai que c’est de cette façon que nous avons résolu plusieurs de nos différends.

André Raffray sort une pièce de 1F de sa poche et la montre à sa femme.

– Pile, on achète, face ou renonce, dit-elle.

– C’est incroyable que toutes les affaires importantes, nous les ayons réglées ainsi, répond André. D’accord pour Pile on achète !

Pierre donne la pièce à son épouse.

– Lance la toi-même. Tu ne pourras pas me soupçonner de tricher.

Madame Raffray se saisit de la pièce et la lance en l’air. Elle tournoie quelques instants avant de retomber sur le parquet du salon.

La pièce tourne, hésite, et enfin s’immobilise.

– Face ! annonce-t-elle. Le hasard me donne raison.

– Ca fait deux maisons qu’on rate avec des pile ou face, mais là, je l’ai mauvaise. On manque vraiment une belle affaire.

– Le jeu c’est le jeu mon chéri. Demain, tu appelles ta cliente pour lui dire que tu renonces.

– D’accord, mais vraiment…

– Il n’y a pas de vraiment, André. Demain, à la première heure, tu appelleras Madame…. Comment s’appelle-t-elle déjà, la mère Jeanne ?

– Calment. Mais quelle importance maintenant ? »

 

(Et pourtant, ils l’ont achetée. En 1965, Jeanne Calment, sans héritier, vend en viager son appartement à son notaire, André François Raffray. Le notaire et sa femme paieront pendant trente-deux années, car Jeanne Calment a été la doyenne de l’humanité. Elle est décédée à 122 ans, 5 mois et 14 jours. La maison leur est revenue à deux fois son prix. Maître Raffray est décédé en 1995 sans avoir jamais été propriétaire de cet appartement. A sa mort, son épouse a continué à payer pendant deux ans encore. Comme quoi le cordonnier est vraiment le plus mal chaussé. Jeanne Calment était née le 21 février 1875. Il restait dix ans à vivre à Victor Hugo ! Elle est décédée le 4 Août 1997.)

© JM Bassetti 21 Février 2013

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Ecrit 21 février 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

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