janvier 30

Une bague à Drouot.

drouotC’était un samedi matin, début mars. J’étais en congé, je n’avais rien de particulier à faire. Fatigué, j’avais traîné un peu au lit, car j’avais passé plusieurs heures à lire avant de m’endormir. Il faisait beau, c’était le début du printemps. La grisaille de Paris s’atténuait. Ma tasse de café à la main, j’avais ouvert la fenêtre pour humer l’air frais du matin et tenter de me réveiller. Le ciel était dégagé, les nuages étaient hauts dans le ciel et au loin, j’entendais quelques oiseaux chanter.

Deux options s’offraient à moi. Rester dans mon marasme personnel : me vautrer sur le canapé en regardant la télé d’un œil et mon ordinateur de l’autre en plongeant de temps en temps dans un sommeil qui me fatiguerait encore plus, ou mettre ma veste, mes chaussures, et sortir faire un tour pour profiter de la journée et avoir l’impression d’avoir fait quelque chose avant de me recoucher ce soir.

J’optais pour la deuxième solution. Plus raisonnable et plus valorisant peut-être. Ne pas trainer toute la journée comme un boulet cette apathie et envie de ne rien faire. Le square Montholon n’étant pas très loin de chez moi, c’est par là que j’orientais mes pas. Une subite envie de tourner autour de la Sainte Catherine au cas où un détail m’aurait encore échappé sur l’un des cinq costumes… En plus, j’adorais le calme de ses allées, l’ombre des grands arbres et le marchand de glace à l’entrée du côté de la rue Lafayette..

Je partais donc de chez moi sur le coup de dix heures et marchais tranquillement, en trainant un peu les pieds. Venant de la rue Richelieu, je coupais le Boulevard Haussmann et m’engouffrais dans la rue Drouot.

C’est au croisement de la rue Rossini que je l’ai croisée. Qui était-elle ? Son visage m’était familier. Je l’avais vue, à la télé ou au cinéma. Impossible de me souvenir mais son allure me rappelait quelqu’un. Quelqu’un qui avait été très populaire. Dans le temps. Dans les années trente peut-être. Ou cinquante… Je n’avais rien à faire. Je l’ai donc suivie un moment. Elle marchait en hésitant, en faisant bien attention à l’endroit où elle posait les pieds. Elle semblait fragile, comme une femme de verre qui risquait de se casser au moindre choc. Devant l’hôtel Drouot, elle s’arrêta, observa la façade quelques secondes qui me parurent une éternité, puis entra dans le bâtiment. Visiblement, elle savait où elle allait. Délaissant l’ascenseur, elle se dirigea vers l’escalier et monta lentement au premier étage. Elle tenait la rampe et l’ascension de chaque marche semblait lui demander un effort gigantesque. Comme un détective derrière une femme adultère, je la suivis dans le couloir. Elle entra dans la salle numéro 3. Une salle sans magasin et sans réserve destinée aux petits objets, notamment les bijoux. Avait-elle mis un objet à vendre ou souhaitait-elle acquérir une bague ou un bracelet repéré sur un catalogue ?

La salle des ventes était à demi-pleine seulement. Il y avait là quelques brocanteurs habitués, professionnels de l’achat pour deux sous et de la revente pour quatre qui venaient faire leur marché. Acheter anonymement les souvenirs des uns, trésors fabuleux d’un passé qui n’est plus, pour vendre du rêve aux autres. Les murs, tendus de rouge renvoyaient une lumière chaude malgré les projecteurs et les spots accrochés au plafond. Elle avança dans la pièce et repéra une place au troisième rang. Elle s’y rendit à petits pas. Ce troisième rang étant entièrement vide, je fis le tour des chaises par la droite et m’assis à cinq chaises de ma mystérieuse vedette. Qu’était-elle donc venue faire ?

Elle suivait la vente d’une oreille distraite. Elle ne semblait pas intéressée par les rivières, bracelets et diadèmes qui étaient présentés. A un moment, je crus même qu’elle s’était endormie. Soudain, le crieur, d’une voix autoritaire et décidée annonça :

– Lot numéro quarante-sept : Une bague solitaire en or gris 18 K, ornée d’un diamant brillanté en serti griffe. Poids du diamant: 1 ct env. Poids brut: 4 g. TDD: 52.5. Mise à prix….

L’estimation se perdit dans le murmure de la salle. La vieille dame se redressa sur sa chaise. C’était visiblement pour ça qu’elle était venue. Le commissaire-priseur posa le verre d’eau qu’il tenait dans la main et se saisit de son marteau d’enchères. Je jetais un œil vers ma voisine. Elle venait de retirer ses gants qu’elle avait conservés jusque-là. Elle tremblait et se tordait les doigts. Je remarquais, en un regard, qu’elle avait encore de très belles mains, aux doigts longs mais déformés. Des longs doigts nus comme sont nus parfois les arbres en novembre. Un vernis brillant et soigné ornait les ongles des deux mains.

Les catalogues se levaient, les offres fusaient. Et elle regardait, tournait la tête. Elle qui avait été calme jusque-là semblait montée sur ressorts. Une vraie pile. Du haut de son perchoir, le commissaire-priseur acceptait les enchères et faisait s’envoler le prix. Il relançait, appelait. Les appels s’essoufflaient, les signes se faisaient plus rares.

Le marteau se leva dans la salle des ventes.

« Quatre cents une fois, cria le vendeur. Rien de plus ?

Silence dans la salle. Pas une main levée, pas un geste, pas un signe.

– Rien au téléphone, interrogea-t-il son clerc du regard.

Le clerc répondit d’une moue entendue.

– Quatre cents deux fois… Toujours personne ?

Comme les forces vous reviennent parfois. Soudain, dans le silence de la salle, la vieille dame se leva de sa chaise et cria :

– Je prends, je rachète tout ça. Ce que vous vendez là, c’est mon passé à moi. »

Mais c’était trop tard. Le marteau, une troisième fois, était retombé sur son bloc, en un bruit mat et sonore sur la voix suppliante de ma voisine. Elle n’avait même pas entendu le prix de son souvenir, ni vu le visage de celui qui allait l’emporter. Déjà le manutentionnaire enlevait la bague pour la poser sur l’étagère des objets vendus. Un bijou offert par un ancien amant. De loin, elle essayait encore de la voir. De voir une fois encore le dernier souvenir de ses amours d’antan.

La vente continua. L’actrice, ou la chanteuse, je ne sais pas, ne bougeait plus. Elle semblait tout absorbée dans un rêve, une longue réflexion. Doucement, sans bruit, elle pleurait. Les larmes coulaient le long de son visage et creusaient des sillons clairs sur le fond de teint. Elle qui avait mis volontairement en vente cette bague, venait, en un instant, de revoir le visage de celui qui lui avait offert, il y a bien des années. Elle le voyait là, devant elle. Il n’était qu’une image. Une image chérie remontée en un instant du fond de sa mémoire. Lui. Elle l’avait aimé. Tellement aimé. Son bel amour de femme. Son seul amour de femme.

Elle se leva pour quitter la salle. Drouot se vidait. Les ventes de la mi-journée étaient terminées. Du moins celle de la salle 3. Elle passa près de moi et je vis ses yeux. C’est alors que je la reconnus. C’était une chanteuse. Une immense chanteuse. Comment avais-je pu ne pas la reconnaitre, me souvenir de son visage si dur et si beau à la fois ?

C’était Barbara….

Hagarde, elle sortit de la salle des ventes.
Je la vis s’éloigner, courbée et déchirante.
De ses amours d’antan, rien ne lui restait plus
Pas même ce souvenir, aujourd’hui disparu.

© JM Bassetti. 30 Janvier 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

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Ecrit 30 janvier 2015 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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