janvier 3

L’homme et la page blanche

quitte

Un bureau, un crayon, un homme et une page blanche.

Il est seul dans la maison. Il vient de prendre une des décisions les plus importantes de sa vie : celle de quitter la femme  qu’il aime.  Et ce n’est pas facile.

Plusieurs années de souvenirs, des promenades main dans la main, des voyages, une complicité à nulle autre pareille.

Et des nuits d’amour. De dizaines, des centaines de belles nuits d’amour où leurs corps se sont emmêlés, où leurs deux êtres ne faisaient plus qu’un tellement la fusion était complète.

Il a annoncé à Suzanne sa décision de se séparer d’elle. Elle a pleuré, elle l’a supplié de ne pas la quitter. Elle lui a dit tout ce qu’il représentait pour elle. Ce n’est pas possible que cela s’arrête. Pas comme ça, pas maintenant. Pas après tout ça !

Mais il est marié. Et il est célèbre. Il ne veut pas que cette idylle soit reconnue et décriée comme celle de Piaf et Cerdan par exemple. Il a en tête l’image de Madame Cerdan que tout le monde a laissée dans l’ombre pour ne voir que Piaf, la grande, la forte, mais l’illégitime.

Il a beaucoup écrit sur les femmes. Il a beaucoup écrit sur l’amour. Mais de l’écriture à l’application de ce que l’on écrit, il y a un pas. Lui qui aime les femmes, du moins c’est ce qu’il dit, ne supporte plus de tromper celle qu’il a épousée il y a quelques années.

Aimer oui. Mais mentir… Il a pu au début, il s’est laissé bercer par cette douce volupté de l’amour débutant. Il a joué avec son cœur, il a joué avec leurs cœurs à elles deux. S’aimer oui, mais s’aimer au grand jour, pas comme ça, pas des nuits volées et des histoires à raconter au retour à la maison.

Quitter Thérèse, ce n’est pas envisageable. Sacrifier trois petites filles en bas âge, c’est impossible. Il ne le peut pas, il ne le veut pas. Alors il faut trancher, couper dans le vif cet amour voué à l’échec de toutes façons.

Il est là devant sa feuille de papier, et il cherche. Lui qui a l’habitude d’écrire des textes, des chansons qui font mouche si facilement, il cherche, il est perdu.

Il veut laisser une trace de cet amour abandonné. Même si personne ne sait vraiment à qui elle est dédiée, il veut laisser un texte, une chanson à Suzanne, la femme qui l’a fait vibrer comme aucune autre.

Les idées arrivent petit à petit. Sur une feuille de brouillon, il couche quelques images qui germent dans son esprit. L’amour bouillonnant comme la lave d’un volcan, des perles de pluie, un amour éternel qui renaîtrait de ses cendres. Il corrige, il barre, il transforme, il biffe, il entoure. La feuille de brouillon devient un champ de bataille de mots entrelacés, soulignés, barrés. Et quand il n’arrive pas à dire ce qu’il pense avec des mots, il dessine, des petits pictogrammes qui l’aideront à mettre en phrase ce qu’il a dans la tête.

Comment écrire ce texte ? Est-ce lui qui doit raconter son amour perdu, pleurer, dire qu’il ne peut pas faire autrement ?  Raconter sa femme, ses doutes, ses peurs ? Etre le maître de ce qui se passe ? Le briseur de rêves ? Non, ce n’est pas la bonne solution. Dans la fin d’un amour, les deux amants  y laissent des plumes. Là, c’est lui qui a décidé de partir, mais c’est un déchirement.  Il aurait voulu faire autrement, mais la vie est ainsi faite.

L’homme n’est pas fort devant l’amour. L’homme est faible. L’Homme, avec un grand H, qu’il soit masculin ou féminin. S’il arrive à écrire cette chanson, il faut qu’elle soit asexuée, qu’elle raconte l’histoire d’un amour fini, mais du côté de celui qui est quitté, de celui qui est faible, de celui qui n’accepte pas la séparation qu’il n’a pas voulue. Et tout le monde doit pouvoir la reprendre à son compte, qu’il soit homme ou femme.

Enfin, il a trouvé. Il ne va pas se placer de son côté à lui, mais de celui de Suzanne. Il repense à leur conversation, à tout ce qu’elle lui a dit, terrassée par l’implacable décision qu’il venait de lui annoncer. Il faut oublier nos disputes, oublier tous les malentendus que nous avons eus ensemble,  oublier ces questions que l’on se pose sans cesse et qui gâchent les doux instants de la vie.

Ca y est. Après plusieurs heures de réflexion, les choses s’agencent petit à petit. L’édifice prend forme. Les fondations, la base, la charpente, l’ossature, la colonne vertébrale de sa chanson, ce seront les mots que Suzanne lui répétait sans cesse lors de leur dernière entrevue. Il essayait de parler, d’avancer des arguments, et Suzanne ponctuait chacune de ses phrases par « ne me quitte pas. ». Quoiqu’il dise, sa réponse était toujours la même : « Ne me quitte pas. » Elle l’a peut-être répété vingt, cent, mille fois. Un leitmotiv sans fin. Sa douleur était telle qu’elle était incapable de dire autre chose. Elle s’accrochait à cette unique phrase pour tenter de le retenir.

Jacques est prêt. Les mots se mettent dans l’ordre dans son esprit. Il est temps de prendre le crayon et de coucher sur le papier les mots et les phrases qui se construisent doucement.

Qu’elle soit populaire ou non, sa chanson sera sincère. Que le public la prenne à son compte et se l’approprie, là n’est pas l’important. L’essentiel est d’écrire un beau texte. Qu’il reste, gravé sur un disque de cire, la trace d’un amour perdu.

Il repousse la feuille de brouillon, fait glisser devant lui une feuille vierge et commence à écrire :

« Ne me quitte pas

« Il faut oublier

« Tout peut s’oublier…

(Le 3 janvier 1997, les auditeurs de Radio France, Radio Canada, de la RTBF et de Radio Suisse Romande ont désigné « Ne me quitte pas » de Jacques Brel  comme la plus belle chanson francophone de tous les temps.  Jacques Brel a écrit cette chanson en 1959, à la suite de sa rupture amoureuse avec Suzanne Gabriello. Ne me quitte pas est l’une des chansons les plus traduites et les plus interprétées au monde.)

© JM Bassetti 03/01/2013 Tous droits réservés.

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Ecrit 3 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Hommage

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