février 5

Une représentation unique

weidman

« On a bien fait de venir en avance. Une heure plus tard, on aurait été tout au fond et on n’aurait rien vu.

– Je te l’avais bien dit qu’il y aurait du monde.

– Oui mon Marcel, tu as toujours raison.

– Pour une fois que ça se passe en province, fallait pas rater l’événement.

– Oui, habituellement, y’en  a que pour les parisiens. C’est toujours pareil.

– On aurait pu emmener le petit, ça l’aurait intéressé.

– Oh, j’espère qu’il en verra d’autres. Il a le temps. Il était aussi bien à l’école ce matin.

– De toutes façons, il y aura des photos, on pourra les lui montrer.

– C’est fou le nombre d’appareils photos qu’il y a aujourd’hui. T’as vu ça ?

– Oui, et il parait que c’est filmé aussi.

– Incroyable ! Tu parles d’une chance qu’on a d’avoir pu venir.

– Tiens, j’ai vu Simone hier au salon, elle m’a dit qu’elle allait venir aussi. C’est marrant, je l’ai pas vue. Tu sais pas quoi ?

– Non, raconte.

– Elle m’a dit qu’elle apporterait quelques mouchoirs blancs. Si elle est assez près et qu’elle peut tremper, elle le fera.

– C’est bien elle ça. Toujours aussi superstitieuse la Momone !!

– C’est qui qui dirige aujourd’hui ?

– C’est Desfourneaux !

– Oh ! Il est bien, Desfourneaux. C’est lui qui a fait Vitel il me semble, non ?

– Oui, et puis Bloch, à Paris, il y a quinze jours. Un triomphe, il parait !

– Oh, j’aurais bien voulu y être, mais je bossais ce jour-là !

– René y est allé, il m’a raconté, il parait que c’était formidable. Mais il y avait moins de monde qu’aujourd’hui !

– Tu m’étonnes. Et puis Weidmann, c’est une pointure aussi. Alors le duo Desfourneaux-Weidman, ça attire, c’était couru d’avance.

– Oui, mais représentation unique, forcément !

– Ah oui. Jamais deux fois la même chose, c’est ça qui est bien !  Dis donc, il est presque quatre heures et demie. C’était prévu pour quatre heures moins le quart, il me semble ?

– Oui, J’espère qu’il ne va pas y avoir trop de retard.

– Si on respecte pas les horaires, où va-t-on ?

– T’as raison. Dis voir, y’a un paquet de flics quand même.

– On se demande bien pourquoi. On sait se tenir quand on va au spectacle. Pas besoin d’étaler la volaille comme ça.

– Oh ! Regarde, y’a Raymond là-bas.

– Où ça ? Je le vois pas.

– Là-bas, devant, presque au premier rang !

– Ah oui, ça y est, je le vois. Il se démerde bien, Raymond ! Ca fait au moins cinq ou six fois qu’il y vient.

– Je sais, l’an dernier, il est même allé à Saint Brieuc, pour la première de Desfourneaux. Un sacré veinard.

– Ah, mais quand on est fan…

– On se déplace en province, c’est sûr !

– T’as vu, il a le petit sur les épaules. Il va bien y voir Ernest ! Ça lui fera des beaux souvenirs pour quand il sera grand. Il en a de la chance.

– J’ai apporté des tartines, tu en veux une maintenant, ou plus tard ?

– Tout à l’heure, quand ce sera fini. Ça fera pas de mal, avec un petit coup de rouge !

– Ah Ah ! Un petit coup de rouge ! Sacré Marcel, toujours le mot pour rire, toi !!

– Ah, ça bouge, ça va commencer. C’est Desfourneaux là-bas avec le chapeau gris ?

– Non, c’est son assistant. Desfourneaux, il arrive toujours en dernier, quand tout est prêt.

– Ah ! Il est un rien cabotin quand même !

– Oh non, parait qu’il arrive encore à avoir la tête froide, malgré sa renommée.

– Bon allez, viens, on va essayer d’avancer un peu. Si on peut s’approcher plus près, ce sera mieux.

– Oui, parce que toi, tu es plus grand, Mais moi, de là, y’a le gros au chapeau mou qui me cache le panier. Et je voudrais pas rater ça ! Merde alors, on n’a pas attendu si longtemps pour rater le meilleur… »

 

(Le 5 Février 1908, naissait Eugène Weidmann, surnommé « le tueur au regard de velours ». Condamné à la peine capitale pour une six meurtres tous plus horribles les uns que les autres, il fut exécuté le 17 Juin 1939 devant la porte de la prison de Versailles. Jules-Henri Desfourneaux était alors l’exécuteur de la République. La foule était tellement nombreuse qu’il y eut ce jour-là de nombreux incidents. Le 24 juin, Edouard Daladier ordonnait que les exécutions se passent désormais dans les enceintes des prisons. Eugène Weidmann fut le dernier condamné à mort guillotiné en public.)

© JM Bassetti 05/02/2013 Tous droits réservés.

© Amor-Fati 5 février 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 5 février 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite

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