janvier 5

Une rude journée

damiens

« Accusé, levez-vous.

L’homme se lève. Il était grand, le nez long et busqué, le menton proéminent.  Il porte une barbe de plusieurs jours et dégage une forte odeur de crasse. Ses blessures et brûlures suppurent, et il grimace parfois de douleur. Son allure générale n’est pas très accueillante. Personne n’aurait souhaité le croiser au coin d’une route par une nuit sans lune.

S’il est ici, devant le tribunal, ce n’est pas par hasard et les méfaits qu’on lui connait sont nombreux.

Ce n’est pas la première fois qu’il est jugé. Il a déjà été condamné pour meurtre, vol, chapardage, vagabondage, agressions diverses. Plusieurs fois également, il s’est enfui de France pour échapper à la justice du Roi.

Mais les faits qu’on lui reproche aujourd’hui sont autrement plus graves.

Robert François Damiens s’accroche à la barre qui lui fait face pour se lever, et ce n’est qu’au prix d’un effort incommensurable qu’il réussit enfin à se tenir debout. Il faut dire que les questionneurs ne l’ont pas épargné. Enfermé dans une chambre  de la Conciergerie, juste au-dessus de celle qu’avait jadis occupée Ravaillac pour les mêmes causes, il a été attaché sur une planche et tous ses membres retenus à de lourds anneaux de fer eux-mêmes accrochés au sol. Là, il a subi toutes les atrocités que connait la torture : on lui arraché les ongles, on lui a roussi les pieds avec des pincettes rougies au feu, on lui a brûlé le nombril. Et bien plus encore.

C’est donc dans un bien piètre état de santé qu’il se lève pour écouter la sentence.

La grande salle du Parlement de Paris est pleine. Ce ne sont pas des gens du peuple qui se sont déplacés aujourd’hui, mais des proches du Roi, des suivants de la Cour. De là où il se trouve, Damiens ne peut apercevoir qu’une nuée de perruques poudrées dans une harmonie de couleurs allant du blanc vif au blond vénitien, en passant par toutes les nuances de gris et de châtain. Parmi les spectateurs venus assister à cette dernière journée du procès, se trouve le Marquis Valentin d’Estier de Liversac, proche collaborateur de Louis XV et attaché personnel du Roi. Il serre sur ses genoux un parchemin entouré d’un ruban rouge. Ses voisins le dévisagent. Beaucoup savent qui il est.

Le président du Tribunal prend alors la parole. Le silence est pesant dans la salle des débats.

– Robert François Damiens, vous êtes accusé de régicide sur la personne de sa Majesté le Roi Louis le Quinzième, que Dieu a bien voulu épargner lors de votre lâche attentat. Vous avez commis cet ignoble méfait le cinquième jour du mois de janvier de l’an mil sept cent cinquante-sept. Pour la dernière fois avant que le jugement ne soit prononcé, n’avez-vous rien à déclarer.

Damiens passe la main droite dans ses cheveux crasseux, mêlés de sang et de sueur. Au passage de ses doigts, des croûtes sanguinolentes se détachent de son cuir chevelu et tombent sur sa veste. La salle a des haut-le-cœur. Certains courtisans placent un mouchoir sur leur nez car l’odeur que dégage l’accusé emplit petit à petit la Grand’Chambre du Parlement.

– Si je n’étais jamais entré dans les salles du palais, et que je n’eusse servi que des gens d’épée, je ne serais pas ici. La vie m’a été difficile. Ce n’est pas ma faute si je suis arrivé à tel point, mais celle des gens qui nous dirigent, s’enrichissent sur note dos et nous laissent dans la misère.

– Là n’est point la question. Ne regrettez-vous pas d’avoir attenté aux jours de Sa Majesté ? N’avez-vous pas reçu d’aide de l’extérieure qui vous aurait permis de préparer ce meurtre ?

– Non. J’ai agi seul. Si je n’ai pas parlé sous la torture de vos questionneurs, ce n’est pas maintenant que je le ferai. J’ai agi seul, sans contrainte et sans complices.

– Damiens, la Cour royale de sa Majesté Louis XV a rendu son verdict. Nous allons maintenant vous en donner lecture.

Le Marquis d’Estier de Liversac se cale sur sa chaise. C’est le moment qu’il attend depuis le début de la séance.

– Dans sa séance du vingt-sixième jour de mars de l’an de grâce mil sept cent cinquante-sept, le Tribunal de la Grand Chambre du Parlement de Paris vous a reconnu coupable du crime de régicide contre notre bien-aimé roi Louis le Quinzième.

– Il n’est pas mort, hurle Damiens, ce n’est pas un régicide.

– Toute tentative d’assassinat sur une personne royale est dénommée régicide. Qu’elle soit mortelle ou non. En conséquence, Robert François Damiens est condamné à  faire amende honorable devant la principale porte de l’église de Paris, où il doit être  mené et conduit dans un tombereau, nu, en chemise, tenant une torche de cire ardente du poids de deux livres.

Damiens baisse la tête.

Dans le dit tombereau, il sera conduit à la place de Grève, où  un échafaud  y aura été dressé.

– Nous y voilà, chuchote Damiens.

Il sera tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, continue le président.

Cette fois-ci, c’est la salle qui murmure. Rien qu’à entendre la sentence, certains courtisans se sentent mal.

Sa main droite tenant en icelle le couteau dont il a commis le dit parricide, sera brûlée au feu de soufre.

Quelques personnes quittent la salle. Le Marquis serre encore plus fort le rouleau toujours posé sur ses genoux.

Sur les endroits où il aura été tenaillé, il sera jeté du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix résine brûlante, de la cire et souffre fondus.

Son corps sera ensuite tiré et démembré à quatre chevaux et ses membres et corps consumés au feu, réduits en cendres et ses cendres jetées au vent.

– Voici la sentence du Roi, telle qu’elle a été rendu ce jour d’hui. Damiens, une dernière fois, avez-vous quelque chose à dire à la Cour.

La journée sera rude, il faut m’y préparer.

Le Président et ses assesseurs se préparent à se lever lorsque le Marquis d’Estier de Liversac se lève de sa chaise et crie bien haut.

– J’ai un message important à délivrer au Parlement.

– Il est trop tard, Monsieur, rétorque le juge, la sentence a été dite, il fallait vous faire connaître et demander audience avant.

– Je suis porteur d’un message de Sa Majesté le Roi et n’étais autorisé à vous le lire qu’en cas de condamnation à mort du prévenu.

Le silence se fait dans la salle. Les spectateurs qui s’étaient levés pour rejoindre la rue s’immobilisent soudain et attendent la réponse du Magistrat.

– Si fait, Monsieur, s’il s’agit d’un message de sa Majesté, je vous autorise à venir ici, et à me le donner pour que j’en fasse lecture.

Les curieux se rassoient. Le Marquis d’Estier de Liversac se dirige d’un pas alerte vers l’estrade sur laquelle trône le président du tribunal. Il lui tend le parchemin entouré d’un ruban.

Le juge vérifie que les sceaux apposés sont bien des sceaux royaux et décachète le pli.

Rapidement, il prend connaissance du contenu de la lettre. Son visage est impassible et bien malin serait celui qui saurait lire le moindre sentiment. A la fin de sa lecture, il se lève.

– J’ai ici entre les mains une lettre de sa Majesté le Roi. Il me demande de vous en faire lecture.

«  Nous, Louis le Quinzième, Roi de France par la Grâce de Dieu, décidons ce jour de faire jouer notre droit de grâce sur la personne de Robert-François Damiens, accusé de régicide contre notre  personne. Ainsi que nous l’avons écrit dans le préambule à ce procès : Les sentiments de religion dont nous sommes pénétrés et les mouvements de notre cœur nous portaient à la clémence. Mais nos peuples, à qui notre vie n’appartient pas moins qu’à nous-mêmes, réclament de notre justice la vengeance d’un crime commis contre des jours que nous désirons de conserver pour leur bonheur. Nous avons donc autorisé le parlement à instruire et juger ce crime.

«  Cependant, après avoir beaucoup prié et réclamé l’aide de Dieu Tout Puissant pour nous aider à voir clair dans l’affaire qui nous concerne de premier chef, nous avons répondu qu’une simple blessure à l’épaule faite avec un canif ne pouvait en aucun cas être assimilée à un régicide. Nous demandons de ce fait la clémence du parlement de Paris, et ordonnons, par les Droits que nous tenons de Dieu que l’arrêt de mort prononcé contre le prévenu soit commué en détention de vingt années à compter de ce jour et en bannissement du Royaume de France de toute sa famille.

« Et le texte est signé Louis, Roi de France et de Navarre, le 26 mars 1757. »

Le magistrat se tait et roule le document qui reprend sa forme initiale.

– Sa Majesté a décidé. La Volonté du Roi passe avant celle de la Justice, puisque parole du Roi est parole divine. Qu’il en soit ainsi. Robert-François Damiens, vous êtes condamné à vingt ans d’emprisonnement à compter d’aujourd’hui. La séance est levée.

Damiens s’assoit. Il est abasourdi. Celui qu’il a cherché à supprimer de la surface de la Terre lui est venu en aide à la dernière seconde.

Dans toute l’histoire des attentats contre les rois de France, il est le seul à avoir été épargné par sa victime elle-même.

Robert François Damiens ne sortira jamais de prison. Il mourra dans sa cellule le 10 avril 1774, un mois jour pour jour avant Louis XV.

 

 

(Le 5 janvier 1757, Robert François Damiens tente d’assassiner le Roi Louis XV. Le souverain n’est que légèrement blessé. Louis XV se sachant mal aimé de son peuple, et souhaitant redorer son image demande la clémence du tribunal, n’exigeant qu’une peine symbolique. Mais les choses lui échappent et la Justice est finalement rendue par le Parlement de Paris sur laquelle il n’a aucune prise, si ce n’est une demande de grâce Royale, dont il n’usa pas. Damiens a été exécuté le 28 mars 1757 dans des conditions épouvantables, son calvaire ayant duré toute la journée. Il est le dernier condamné à mort à avoir subi l’écartèlement.)

Les morceaux de texte en gras-italique sont des citations véritables que je n’ai modifiées que pour accorder les verbes..

© JM Bassetti 05/01/2013 Tous droits réservés

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Ecrit 5 janvier 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Uchronie

2 COMMENTS :

  1. By Jacqueline Satterlee on

    Ces tortures horribles…c’est presque inimaginable! Bien présenté!

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    1. By JMB (Auteur) on

      Allez sur la page Wikipédia consacrée à Damiens et vous lirez avec horreur comment s’est réellement déroulée l’exécution.
      Presque insoutenable.
      Merci de votre fidélité a la lecture de mes babioles.

      Répondre

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