mars 26

Une tasse de thé

théAujourd’hui et demain, je suis loin de chez moi et je n’ai pas eu le temps de préparer les textes. Afin que vous ayez quand même quelque chose à lire, je vous propose deux courtes nouvelles, écrites il y a quelques années. Bonne lecture et à jeudi. JMB

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«- Vous reprendrez bien une tasse de thé ? » demanda la vieille dame en se penchant vers Monsieur Rodolphe, enfoncé dans le fauteuil moelleux.
L’’ambiance était électrique et tendue, comme tous les mardis après-midi. La tension était palpable et épaisse.
Comme tous les mardis, elle avait invité son ancien médecin à venir partager 64 cases noires et blanches et 32 pièces de bois tourné.
Il savait ce que cela signifiait. Elle avait poussé sa dame en E4 depuis trois coups déjà, innocemment, et cela n’avait pas éveillé son attention plus que ça. Mais le jeu d’’échecs est ainsi fait. C’’est lorsqu’’il est trop tard que tu comprends pourquoi ton adversaire a placé sa pièce ici et pas ailleurs.
Et cette phrase : « Vous reprendrez bien une tasse de thé ? » était comme un glas. Un signal. Le signal que la messe était dite, que quoi qu’’il puisse faire maintenant, son sort était scellé. Elle disait ça sans faire exprès, sans faire attention, au moment où elle savait qu’’elle allait gagner et que sa concentration pouvait alors diminuer.
Il regarda l’’échiquier, constata que le pauvre roi ne pourrait échapper à son funeste sort, coucha la pièce sur l’’aire de jeu et répondit :
« Pourquoi pas ? »
Voilà.
C’’était comme ça tous les mardis depuis bientôt trois ans. Trois ans que son André était parti et qu’’elle s’’était retrouvée seule dans cette vieille maison qui n’’en finissait pas d’être trop grande pour elle.
Et trois ans qu’’elle pensait que Monsieur Rodolphe était responsable de la mort d’’André. Certes, il n’’avait rien fait pour accélérer les choses, mais elle lui reprochait de n’’avoir pas vu arriver la complication, et surtout d’avoir laissé la situation empirer jusqu’au point de non-retour. « Il aurait pu, s’’il avait voulu » répétait-elle sans cesse à sa fille.
Mais Monsieur Rodolphe n’’avait pas vu, n’’avait en effet pas mesuré l’’étendue des dégâts et l’’un de ses plus anciens patients était parti en deux mois. Balayé, liquidé. Le médecin ne s’’était pas vraiment senti responsable, mais il avait été très affecté par ce décès. Il avait quitté la profession pour se consacrer à son jardin, et pour tâcher d’’améliorer sa technique aux échecs.
Elle était une excellente joueuse. Ils en avaient passé des soirées avec son André, face à face sur la table du salon à pousser le bois. Parties simples, parties rapides, blitz, parties à l’’aveugle, de mémoire, avec pièces, sans pièces…. Plus de trente ans à jouer tous les
deux.
Et lorsqu’’elle s’était retrouvée seule, elle avait appris, au hasard d’une discussion, que M. Rodolphe cherchait un ou une partenaire. Elle s’’était alors proposée. Et ainsi, chaque semaine, elle le poussait dans ses derniers retranchements, le laissait comprendre, évaluer la situation, se rendre compte que la mort était inévitable, irrémédiable.. Chaque semaine, elle tuait son roi, et chaque semaine elle vengeait son André.
« Au fait, dit-elle à l’’adresse du médecin, j’’ai reçu ce matin les résultats de mes dernières analyses, pourriez-vous y jeter un oeœil rapide ? »
L’’ancien médecin se saisit de l’’enveloppe, ajusta ses lunettes, sortit la feuille, la parcourut rapidement, revint sur certains chiffres.
La vieille dame le regardait, attendant son verdict. Mais elle irait bien sûr voir son médecin traitant pour la lecture officielle de ces résultats. Il replia la lettre avec soin, la remit dans l’’enveloppe, referma ses lunettes et les replaça dans la poche de sa veste.
« Alors, demanda-t-elle ?
– Rien de bien méchant, répondit-il. A peu de chose près, tout va bien. »
L’’enveloppe à la main, il regarda à nouveau l’’échiquier où les dégâts de la bataille étaient toujours là, bien visibles.
Son regard se posa à nouveau sur l’’enveloppe, puis sur le roi, couché au milieu du champ de bataille. Vaincu, humilié comme il l’’était presque chaque semaine depuis trois ans.
Alors il posa l’’enveloppe, calmement, tranquillement, approcha la tasse de la vieille dame, se saisit de la théière et lui demanda :
« Reprendrez-vous une tasse de thé ? »

© JM Bassetti 28 décembre 2009 Tous droits réservés.

© Amor-Fati 26 mars 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 26 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction

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