mai 8

Une ville réduite au silence

flaubert

Emma sort en courant de la maison de son amant. Elle ne sait pas pourquoi mais a une drôle d’impression, un sombre pressentiment.

La nuit a été brûlante et la jeune femme est encore tout ensommeillée. Dieu que les bras de Léon sont chauds et accueillants. Que d’amour elle trouve auprès de cet homme ! Certes il n’est pas son mari et Charles n’est heureusement au courant de rien. Depuis des mois, elle prend les précautions les plus drastiques pour ne pas montrer à son époux  d’une part l’ennui profond qu’elle ressent à ses côtés, et d’autre part le bonheur qu’elle a de quitter la maison, de se parfumer, de se faire belle, de choisir ses plus beaux dessous pour aller rejoindre celui qui la laisse épuisée, tremblante et rassasiée après leurs chaudes nuits d’amour.

L’air est encore frais, il n’est que sept heures à peine. La nature se remet doucement d’une longue nuit pluvieuse et l’herbe des champs par lesquels elle coupe pour rentrer plus vite chez elle est encore toute mouillée. Ses pieds sont trempés. Mais tant pis, elle se sèchera près du feu en arrivant. Félicité aura certainement allumé la cheminée pour réchauffer la maison aux murs de pierre.

Elle ne sait pas exactement pourquoi elle court.

Au matin, elle était allongée, la tête posée sur l’épaule gauche de Léon. Ses longs cheveux décoiffés par la nuit d’amour cachaient à demi sa poitrine menue. Léon dormait tranquillement. Un discret ronflement émanait de sa gorge. La présence d’un homme, d’un homme aimant et attentionné à ses côtés. Tout ce qu’elle avait cherché au long de sa vie, tout ce que ce lourdaud de mari ne lui donnait pas. Lui ne vivait que pour ses patients qu’il partait visiter dès potron-minet en laissant dans le lit une épouse insatisfaite et débordant d’un amour et d’une vitalité qu’elle ne pouvait exprimer. Parfois Charles laissait trainer sa main sous le drap et touchait Emma à l’épaule. Il lui arrivait alors de faire semblant de dormir pour ne pas répondre à la demande pourtant légitime de son mari. Comment peut-on se contenter d’un amour conjugal quand on peut avoir en sus la peur d’être surprise, l’aventure, la découverte d’un nouveau lieu, d’un nouveau lit ?

Emma rejoint en courant la route de Yonville. Au loin, se profile une calèche qui roule à tombeau ouvert en direction de la petite ville. Elle reconnait le véhicule de Monsieur Lheureux, le commerçant du village. Emma se place délibérément au milieu de la route et étend les bras. La calèche ralentit et s’arrête doucement à ses côtés.

«  Madame Bovary, chère amie, que faites-vous donc de si bon matin au milieu de nulle part ?

Dieu comme elle déteste cet homme dont elle s’est fait bien malgré elle son complice. Il est faux, fourbe et mielleux mais il la tient. Elle le sait parfaitement. Elle est allée trop loin avec lui, elle lui a emprunté trop d’argent, elle est sa chose, sa dévouée. Une position qui ne lui sied guère, mais elle n’a hélas pas le choix.

– Le sommeil m’a quitté depuis un moment Monsieur Lheureux et j’aime prendre le frais au matin quand Charles part pour ses visites.

– Parfaitement, je comprends parfaitement, répond l’épicier qui ne peut s’empêcher de sourire, comprenant parfaitement que la jeune bourgeoise lui ment effrontément.

– Dites, Monsieur Lheureux, j’ai eu au réveil un sombre pressentiment et je me hâtais de rentrer chez moi pour en avoir confirmation ou que quelqu’un me dise que ce songe n’était qu’un mauvais rêve.

– Hélas, ma pauvre Madame Bovary, la triste nouvelle à laquelle je suppose que vous faites allusion est sur toutes les lèvres à Yonville. Les premiers maraîchers arrivés sur le marché ne parlent que de ça.

– Mon Dieu reprend Emma, c’est donc vrai ?

– Je crains que oui Madame, reprend le commerçant d’un air faussement contrit.

– Quel âge avait-il ? Il n’était pas si vieux.

– Il allait doucement sur ses soixante ans. Nous avions fêté ses cinquante-neuf bougies en décembre dernier au Croisset où il demeurait. Salammbô était là, toujours aussi belle, ainsi que Bouvard et Pécuchet. Ils avaient été invités tous les deux. Ils nous avaient bien fait rire ces deux-là. Mon Dieu qu’ils sont ridicules.

– Je les connais à peine, répond Emma, j’ai dû les croiser une fois ou deux dans des soirées ennuyeuses à mourir. Comment est-ce arrivé ?

– On ne sait pas trop. C’est arrivé brusquement. Hier, il parait qu’il était bien à ce qu’on m’a dit. Mais montez donc, nous allons rentrer ensemble, nous aurons peut-être d’autres nouvelles à la ville.

Emma remonte sa robe serrée pour réussir à mettre le pied sur le marche-pied et prend place aux côté de Lheureux. La petite lieue qui les sépare du centre du bourg et vite avalée dans un silence complice.

Arrivés face à l’église, Emma et son compagnon de voyage  rencontrent l’abbé Bournisien qui vient de terminer sa première messe.

– Oh mes amis, leur dit-il en boutonnant les trois derniers boutons de sa soutane, avez-vous entendu le malheur qui nous frappe ? Qu’allons-nous devenir maintenant qu’il n’est plus là ?

– C’est donc vrai alors ? demande Emma en refermant plus serré le col de son gilet pour se protéger le cou.

– Oui Madame. Dieu dans sa bonté et dans son infinie miséricorde a rappelé cette nuit auprès de Lui notre bon maître à tous, le délivrant de ses souffrances et de la maladie. Messieurs Zola, Daudet, Goncourt et Maupassant ont déjà été avertis de la triste nouvelle et font route vers ici.

– Que va-t-on devenir sans lui, questionne alors Monsieur Lheureux. Comment allons-nous nous exprimer ? Comment allons-nous même penser, vivre dans cette petite ville et dans cette histoire qu’il avait bâtie de toutes pièces ?

– Ca, Monsieur Lheureux, répond l’ecclésiastique, ce ne sera pas facile. Je crains fort que Madame Bovary ne vous rembourse jamais les huit mille francs qu’elle vous doit, par exemple.

– Et Charles, et Léon, et Binet, et Canivet ? demande Emma effrayée.

– A mon avis, ils vont vite devenir muets. Ils ne sauront plus quoi dire. Je me pose d’ailleurs la question moi-même.

– Quelle question ? interroge Emma.

Le prêtre se redresse et prend un air faussement sérieux.

– Comment pouvons-nous parler tous les trois ce matin ? Comment existons-nous encore puisque celui qui nous faisait vivre a été rappelé par le Seigneur ?

– C’est bien vrai ce que vous dites mon père répond Emma en plaçant sa mains gantée devant sa bouche. D’où nous viennent donc ces paroles et ces pensées puisque Monsieur Flaubert n’est plus là pour nous les distiller ?

– Peut-être un reste de sa pensée pour nous. Nous avons été si importants pour lui, nous avons fait sa gloire. Mais je pense que prochainement, toute notre ville sera également réduite au silence éternel. Yonville et son histoire n’existeront bientôt plus que dans le livre qui porte votre nom, Madame Bovary.

 

(Victime d’une soudaine congestion cérébrale, Gustave Flaubert s’éteint dans sa maison de Croisset en Seine Maritime le 8 mai 1880, laissant derrière lui une œuvre considérable.)

© JM Bassetti 08/05/2013. Tous droits réservés.

 

 

 

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Ecrit 8 mai 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Fiction", "Histoire réécrite", "Uchronie

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