mars 15

You’re fired

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Les premières feuilles commencent à tomber. La ville est encore ensoleillée, mais on sent bien que l’été tire à sa fin. La France est en guerre, comme la moitié de l’Europe, mais ici, à Washington, le réveil est calme, loin des bombes et du bruit des obus.

Lester se lève, allume sa première cigarette et se met à la fenêtre. Il vient de passer une nuit difficile. Cigarettes, alcool et drogue ont été au menu d’hier soir. En quantité irraisonnable, comme d’habitude. Il a la bouche pâteuse, une haleine de putois, et n’arrive pas à ouvrir les yeux

L’orchestre est arrivé de bonne heure. Tout le monde est là. Du batteur au sax alto, de la clarinette à la contrebasse, du trompette au trombone. Tous les musiciens sont arrivés. Aujourd’hui, 13 septembre, c’est l’avant dernier jour d’enregistrement de l’album « Don for Prez ». Il y a pas moins de neuf morceaux à enregistrer : « I’ll forget », « You lead to me », « Beau Brummel » et « Five O’clock whistle » notamment. Et la location du studio coûte cher. Count Basie jette un œil sur les membres de sa formation qui s’installent, sortent leurs partitions et accordent les instruments. Lui-même commence quelques gammes au piano, histoire de se chauffer les  doigts. Mais il est nerveux, et ça se sent.

« Quelqu’un a des nouvelles de Prez ?

Aucune réponse, si ce n’est les instruments qui couinent jusqu’à obtenir la bonne note.

– Merde, personne n’a de ses nouvelles ?

– Non. Il est rentré tard et bourré, mais ce n’est pas la première fois.

Dans sa chambre, Prez est allongé sur le lit, les genoux relevés. Aux lèvres, sa dixième cigarette de la matinée. Il est toujours en slip et en maillot de corps. Sur la chaise en face de lui, son pantalon est là, en bouchon, avec les bretelles croisées qui pendent jusqu’au sol. Sa chemise sale et puante est en vrac sur le sol près des chaussettes. Sur la table, trône son inséparable chapeau près de la caisse dans laquelle dort son légendaire sax ténor. Visiblement, il n’est pas prêt et n’est pas près de l’être. Appuyé au mur, il regarde le plafond de la chambre, complètement hagard.

Count Basie n’en peut plus. Il est déjà plus de neuf heures  et son saxophoniste préféré, son protégé n’est pas arrivé. Ce disque est enregistré à la gloire de Lester Youung, et Lester Young n’est pas là.

Il sort du studio, s’approche du bureau et tend la main vers le téléphone. Count sort de sa poche un petit carnet qu’il consulte rapidement et compose le numéro.

Le téléphone sonne et tire Lester de sa rêverie. Machinalement, il tend la main vers sa gauche et saisit le combiné.

– Qu’est-ce que tu fous, bordel, ça fait une heure qu’on t’attend.

– Jouez sans moi, je ne viendrai pas.

– Mais c’est ton disque, Prez, enregistré en ton honneur.

– Je finirai demain, faites ce que vous pouvez faire sans moi, j’ajouterai mes chorus demain.

– Mais merde, tu sais bien que c’est impossible, on ne peut pas jouer sans toi.

– Vous jouerez sans moi. Aujourd’hui, je ne joue pas.

– Et pourquoi Monsieur Young ne veut pas venir jouer ce matin ? Y a-t-il quelque chose qui dérange Monsieur Young aujourd’hui ?

– Oui. On est vendredi 13.

Count Basie reste sans voix.

– Comment ça vendredi 13 ?

– Oui, on est vendredi 13 septembre, et je ne joue pas le vendredi 13.

– Mais arrête tes conneries, Prez. Tu sais bien que ce n’est pas une raison valable.

– T’es pas à ma place Count. Je n’ai jamais joué et je ne jouerai jamais un vendredi 13. Je reste dans ma chambre et je n’en sors pas.

– Mais bordel, tu ne peux pas me faire ça, tu te rends compte de la merde dans laquelle tu me mets ? Qu’est-ce que je fais des autres ? Ils ne peuvent pas jouer sans toi… Et demain après-midi, le studio est pris. On n’a pas le temps, Prez !

– Fais ce que tu veux de ta journée. Moi je ne joue pas.

– Et pourquoi notre Président ne joue pas ?

– Parce que ça porte malheur. Si je sors de ma chambre, si je prends mon sax pour jouer avec vous, il va m’arriver une couille, c’est sûr, je le sens…

De l’autre côté du téléphone, Count Basie a du mal à contenir sa colère.

– Mais il t’est déjà arrivé malheur, Lester. Il t’est déjà arrivé malheur !

– Ah ouais ?

– Ouais, il t’est arrivé un grand malheur ce matin !

– Et quoi donc ?

– T’es viré !» hurle Count Basie.

 

(Ceci est la légende de la séparation de Count Basie et Lester Young le 13 septembre 1940 pendant l’enregistrement de Don for Prez à Washington. Lester Young est mort le 15 mars 1959, confit dans l’alcool et incapable même de porter son instrument pour jouer.)

© JM Bassetti 15 Mars 2013. Tous droits réservés.

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Ecrit 15 mars 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Histoire réécrite", "Hommage

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