février 23

Pas vue pas prise.

erardLorsque l’on sonna à la porte, Madame Deslandes était encore dans la salle de bains. Elle sortait à peine de la baignoire dans laquelle elle avait fait verser une bonne poignée de sels aux algues, ceux légèrement colorés en bleu et qui donnent la peau si douce sous les doigts de son mari et surtout sous ceux de Monsieur de Riversac avec qui elle devait déjeuner ce midi. L’eau chaude était son alliée de tous les matins. Mais pas trop chaude, elle le savait. Cela ouvrait les pores de la peau et faisait apparaitre des rougeurs disgracieuses. C’était son ami le Docteur Delaporte qui lui avait expliqué cela lors d’un repas de bienfaisance au profit des orphelins du septième arrondissement. Elle tamponna son corps doucement pour se sécher. Surtout ne pas frotter, ne pas irriter sa peau de satin à laquelle elle tenait tant. Pour ne pas laisser de traces. De la salle de bains, elle avait entendu le son de la cloche de la porte d’entrée. Elle voulait voir. Juste par curiosité. Juste une minute. Elle enfila un peignoir propre dont elle croisa les pans avec soin et serra la ceinture en terminant pas un nœud simple mais ferme. Pas de danger d’ouverture inopinée. Et puis même si cela arrivait, si un sein se libérait du nid de coton, quelle importance ? Après tout. Cette idée l’amusa.

Martine avait ouvert la porte dès le premier coup de sonnette. Levée de bon matin, elle était à l’office en train de faire briller l’argenterie. Quelle corvée ! Un repas, une soirée, et deux heures de travail pour enlever tout ce qui collait aux couverts. Elle avait déposé son chiffon, avait frotté ses mains sur son tablier bleu couvert d’oxyde noir et l’avait déposé sur une chaise. Madame tenait à ce qu’elle soit toujours impeccable quand elle ouvrait la porte. Quelle que soit la personne qui se présentait et le moment de la journée.

Elle dévisagea celui qui se tenait bien droit derrière la porte de bois. Elle le reconnut tout de suite à son grand sac de cuir noir qui semblait aussi lourd qu’une enclume. Il portait la besace sur le bras gauche et tenait sa casquette et sa canne de l’autre main. Il n’était pas vraiment beau, mais il émanait de sa personne une sorte de force innée qui se voyait immédiatement. Un charisme, comme on dit. Son regard était visiblement fixe derrière ses lunettes fumées et la cicatrice qu’il portait au menton effraya un peu la jeune bonne.

« Bonjour, je suis Jacques Moulin et je viens pour…. entama-t-il d’une voix assurée.

– Je sais, Madame m’a prévenue. Suivez-moi. S’il vous plait. Par ici.

Elle passa devant. Tous deux enfilèrent le corridor, empruntèrent un minuscule boudoir dans lequel on ne trouvait qu’un guéridon portant un bouquet de tulipes et deux chaises, reprirent un petit couloir sombre décoré de tableaux de famille et débouchèrent dans le salon. Martine aurait pu passer par l’autre couloir, ils seraient arrivés plus vite, mais ils auraient alors dû prendre par la salle à manger et Madame l’interdisait pour les visiteurs de tenue modeste. Ce qui était le cas de cet ouvrier. Et la jeune bonne s’en tenait scrupuleusement aux consignes de Madame Deslandes. Elle tenait trop à sa place pour risquer de la perdre ainsi bêtement.

Ils dépassèrent le sofa tendu de toile de velours or et arrivèrent devant le meuble pour lequel ce Monsieur Moulin était venu ici : le piano. Un immense piano à queue noir. Un majestueux instrument dont le père de Madame avait fait l’acquisition dans les années quarante alors qu’elle n’était encore qu’une enfant. La mère de Mathilde Deslandes adorait y jouer des heures entières et son timbre pur avait bercé la tendre enfance de la jeune femme. A la mort de son épouse, il y a de cela quatre ans, Gaston du Terrail avait offert le piano à sa fille qui venait juste de déménager pour s’installer dans cet hôtel particulier de la rue du Cherche Midi. Depuis, elle y travaillait deux fois par semaine avec un professeur particulier qui lui avait été conseillé par sa meilleure amie Agnès, et elle aimait à distraire ses amis en leur jouant quelque pièce de ce Monsieur Chopin dont elle avait obtenu à grand prix des copies de partition. Elle était chaque fois la reine de la soirée et cela la flattait et lui donnait l’importance qu’elle aimait avoir.

Jacques Moulin posa son sac au sol et sa canne sous le tabouret de velours noir face au clavier. Il s’assit, ouvrit le rabat qui cachait les quatre-vingt- huit touches de l’instrument et chercha le premier accord du bout des doigts. Il appuya sur les touches blanches : do mi sol do… le son emplit immédiatement la pièce. Il réitéra ce premier accord cinq fois, puis changea, joua de la main droite, puis de la gauche.

– C’est un Erard, annonça-t-il d’une voix d’expert.

– Evidemment, c’est écrit dessus, reprit Martine en désignant la marque dorée sur le revers du rabat.

Elle croisa le regard de Moulin caché derrière ses lunettes noires et comprit ce qu’elle n’avait pas perçu dès le début.

– Ah, pardon, bredouilla-t-elle, vous êtes… vous êtes…

– Monsieur est accordeur de piano, je vous l’avais dit, Martine, prononça une voix venant de la salle à manger.

– Oui, Madame, répondit la domestique.

– Allez, ma fille, retournez à l’office, vous y serez sûrement plus utile qu’à trainasser ici.

– Bien madame, reprit la petite bonne en quittant le salon par le couloir du boudoir.

– Bonjour Monsieur, je sus Madame Deslandes, annonça Mathilde en posant sa main sur l’épaule gauche de l’accordeur.

Surpris de ce geste familier, il avança d’un pas et salua brièvement d’un signe de tête. Il était déjà très concentré. Il fit sonner deux nouveaux accords, plus rapidement cette fois.

– A double échappement, ajouta-t-il. De la belle ouvrage.

– Exactement, répondit Mathilde. Mon père en a fait l’acquisition en 1849.

– 1849. L’année de la mort de Chopin. C’est étrange les coïncidences ! pensa-t-il à haute voix.

Elle ne répondit pas.

Jacques Moulin s’agenouilla et déplia une toile grossière qu’il posa à même le sol. Il déposa dessus délicatement ses coins, ses clés de différentes tailles et son diapason qu’il fit sonner deux fois pour bien se le mettre dans l’oreille. Il fouilla plus longuement dans son sac noir puis il se releva, retira sa veste qu’il déposa sur le tabouret, fit le tour de l’instrument par la droite, se plaça dans le creux de la queue et souleva le couvercle. Mathilde le suivit des yeux. Elle ne rata rien du spectacle lorsqu’il souleva la lourde planche de bois et que ses muscles saillirent sous ses manches de chemise. A la différence de Martine, elle le trouvait très bel homme. Un peu rude, un rien brutal dans son attitude et dans ses gestes, mais visiblement à l’aise et bien dans son corps. Elle s’approcha de lui. Il était au travail, penché sur l’instrument. A intervalles de temps réguliers, il faisait le tour du piano, allait faire sonner une note et revenait, donnait un petit tour de clé, reprenait sa cale et recommençait. Mathilde ne le quittait pas des yeux. Elle ne savait pas pourquoi, mais la vue de cet ouvrier en plein travail la fascinait terriblement.

Elle voyait ses mains aller et venir dans le grand coffre de bois, entendait les couinements des cordes sous les doigts de l’ouvrier. Il possédait de grandes mains aux doigts longs et effilés. Bien blanches et soignées. Sans savoir pour quelle raison, Mathilde imagina ces doigts sur sa peau, songea à la précision des caresses et des frôlements comme étaient précis ses gestes professionnels. Elle avait chaud, transpirait légèrement, elle ne tenait pas en place, allait et venait dans le salon. Lui la suivait visiblement au son, stoïque derrière ses bésicles fumées. Elle aimait particulièrement se placer en face de lui et provoquer son regard de passage, consciente que s’il la sentait près de lui, il ne la voyait pas. Et ce qu’elle craignait ou espérait arriva : la pression de sa ceinture se fit moins forte sous les mouvements de son corps et les pans du peignoir pourtant bien serrés, s’ouvrirent, laissant entrevoir la naissance de sa poitrine menue. Habituellement, elle aurait immédiatement resserré les liens, mais là, elle ne trouva nulle urgence à se remettre. Au contraire, elle accentua ses mouvements et le sein gauche se dévoila presque entièrement. Elle resta ainsi deux minutes, puis, d’un geste sec, Mathilde ôta la ceinture de son peignoir et la laissa tomber à ses pieds. Elle avança vers l’accordeur.

– Tout se passe comme vous voulez ? demanda-t-elle au moment où il passait devant elle.

– Il s’immobilisa, la fixa. Elle était presque nue devant lui et n’en éprouvait aucune gêne. Au contraire ! Se savoir nue devant un homme, impunément, était une jouissance supplémentaire. Une sensation qu’elle n’avait jamais éprouvée de sa vie.

– Non, répondit-il, sans laisser paraître le moindre émoi. Il me manque quelques outils que mon collègue a omis de mettre dans ma sacoche. J’ai cru pouvoir travailler sans, mais ce n’est hélas pas possible. Je ne pourrai pas terminer ce matin.

– Vous allez donc devoir revenir demain, avança Mathilde les yeux brillants et passant la langue sur ses lèvres humides. Demain, nous pourrons continuer la séance de… comment dire ? réparation ? Peut-être pourrons-nous nous accorder définitivement mon cher Monsieur Bernier ? Réussirez-vous à faire chanter ma note la plus aigüe demain, Monsieur Bernier ?

– Je ne crois pas chère Madame, annonça l’accordeur en retirant ses lunettes. En tout premier lieu parce que je suis un homme amoureux et fidèle et que mon amour pour ma femme ne me fera jamais dévier du droit chemin que je me suis fixé, quelles que soient les tentations qui se présentent devant moi.

Mathilde sentit une sorte de gêne, de malaise s’installer. Machinalement, elle ramassa son peignoir et le plaça devant sa poitrine. Il la suivit du regard.

– Et puis, ajouta-t-il, je ne suis pas Monsieur Bernier, je suis Monsieur Moulin, Jacques Moulin son associé. Il n’a pas pu venir ce matin car il a été appelé à l’Opéra pour régler trois Pleyel et un Pappe. Mais rassurez-vous, c’est lui qui viendra demain terminer le travail. Vous le reconnaitrez facilement : il est grand comme moi, fort comme moi, porte la même chemise et le même pantalon que moi. Ce sont nos tenues traditionnelles. Il me ressemble en tous points. Mais lui, il est aveugle.

© JM Bassetti  le 23 février 2015. Reproduction interdite sans l’accord de l’auteur.

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Ecrit 23 février 2015 par Amor-Fati dans la catégorie "Au fil des jours

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