septembre 8

97 grammes

balance« Les calories sont des petites bêtes qui entrent dans vos placards la nuit pendant que vous dormez et qui s’amusent à faire rétrécir vos vêtements… » Cette blague l’avait amusée jusqu’à ce que la réalité vienne la heurter brutalement.

Ce lundi soir, après le travail, elle était entrée dans le Leroy Merlin près de chez elle. Elle savait exactement ce qu’elle venait acheter. Elle avait vu une pub à la télé la semaine passée et avait été réellement impressionnée. L’objet était devenu indispensable au regard de la décision qu’elle venait de prendre : perdre du poids. La balance, puisque c’était de ça qu’il s’agissait, marquait le poids au gramme près. Mémoire, rapport taille poids. Le top du top des balances.

62,646. Voilà le triste constat qu’elle avait fait le lendemain matin en montant sur l’objet pour lequel elle avait quand même laissé plus de cent soixante-dix euros.

Ses soixante-deux kilos et des poussières l’obsédaient. Elle ne voyait que ça, imaginait les petits grammes cachés çà et là, disséminés sur son corps, sur ses cuisses, sur ses fesses, sur ses seins, dans la base de son cou. Son reflet dans la glace était devenu insupportable. Ses amies lui disaient bien que ça ne se voyait pas, elle, elle le savait. Trois kilos pendant les vacances, c’était plus qu’elle ne pouvait supporter.

Elle était déjà venue ici quinze jours auparavant pour acheter un nouveau robot de cuisine. Râper soi-même ses carottes, ses concombres, ses betteraves rouges crues et se faire des repas consistants mais hypo caloriques. Une vinaigrette légère, un tout petit bout de pain et un fromage blanc. Ou un yaourt zéro pour cent.

Et, jour après jour, son sourire revenait. Les efforts payaient.

62,646. 62,528. 62,314. 62,076. 61,995. 62,042 (du sucre dans le fromage blanc, c’était sûrement ça…). 61,917. 61,883. 61,713. 61,652.

Dix jours pour un kilo. Les efforts étaient énormes mais elle y était arrivée. Elle avait tiré un trait sur les chouquettes de la pause du matin (avec le thé sans sucre), sur le verre de vin à table, sur tous les petits plaisirs quotidiens, insidieux et caloriques.

Ce dimanche matin, en sortant de la douche, après s’être soigneusement essuyée (il ne fallait pas peser l’eau surtout), elle déposa sa bague sur le lavabo (elle pèse au moins cinq grammes) et monta sur la balance. Celle-ci commença par lui rappeler son poids de la veille : 61,652. Marie imprima mentalement le nombre (même si elle le connaissait par cœur depuis hier) et puis ferma les yeux. C’était son rituel quotidien. Fermer les yeux le temps que la balance donne son verdict et les rouvrir pour lire la bonne surprise. Tout sourire, elle posa son regard sur la fenêtre à cristaux liquides de la balance : 61,749. Entre parenthèses, + 0,097.

Quatre-vingt-dix-sept grammes de plus. La catastrophe… Ce n’était pas possible. Elle vida l’air contenu dans ses poumons et d’un pas assuré, remonta sur la balance. Elle ne ferma même pas les yeux. 61,749. Puis l’écran s’effaça une fraction de seconde et marqua à nouveau 61,749. Entre parenthèses +0,000. Dix fois elle descendit de la balance, dix fois elle remonta, mais la réponse était toujours la même. Elle avait pris quatre-vingt-dix-sept grammes en vingt-quatre heures.

Elle s’enveloppa de sa serviette et s’assit sur le bord de la baignoire. Machinalement, elle remit sa bague, le regard dans le vide. Qu’avait-elle bien pu manger d’exceptionnel pour reprendre ainsi quatre-vingt-dix-sept grammes ?  Carottes, tomates, bâtons de surimi, un fromage blanc et un fruit. Le morceau de pain du petit déjeuner ? Il pesait à peine cinquante grammes. Ce ne pouvait pas être lui qui lui avait fait reprendre une tonne comme ça… Elle se prit la tête entre les mains et réfléchit longuement. Se repasser mentalement sa journée de samedi pour trouver l’erreur, la raison pour laquelle la courbe s’était brutalement inversée. Et prendre les mesures drastiques qui s’imposaient pour qu’un tel incident ne se reproduise pas.

Ce samedi, elle avait sûrement fait plus attention que d’habitude. Robin était venu la voir et elle avait quasiment sauté un repas.

Robin. Elle ne l’avait pas vu depuis près de deux semaines. Elle lui avait fait deviner la bonne nouvelle et avait été heureuse qu’il lui dise qu’elle était mince, qu’elle était sa petite femme chérie. Qu’il l’aimait au plus profond de lui. Ils étaient ensemble allés se promener en ville, puis étaient rentrés dans le petit appartement de Marie et avaient fait l’amour le restant de l’après-midi. Trois heures de tendresse, de câlins, d’étreintes et de baisers, entrecoupés de petits mots doux. Le soir, après son départ, elle avait juste bu un thé sans sucre et mangé un petit gâteau sans gluten.

Ceci n’expliquait pas ces quatre-vingt-dix-sept grammes.

Et soudain, toujours assise sur le rebord de la baignoire, Marie sourit en regardant en l’air. Elle se remémora son après-midi avec Robin, revit son lit défait, sens dessus dessous, ravagé par l’amour de son homme à elle. Il avait été très, très attentionné hier. Elle s’était abandonnée dans ses bras et s’était complètement laissé aller. Les lèvres de Robin avaient couru partout : sur son ventre, sur ses cuisses, sur ses seins, sur son cou, sur son dos, sur ses mollets, sur ses bras, sur ses lèvres. Elle avait été embrassée comme elle ne l’avait jamais été. En se couchant le soir, bien après le départ de son amant, elle avait encore senti sur sa peau le picotement agréable de ses lèvres et de sa langue.

Cela ne pouvait pas être autrement. Son corps avait reçu quatre-vingt-dix-sept grammes de baisers. L’amour de Robin était tellement fort, ses baisers tellement ardents qu’ils avaient laissé une trace sur la peau de Marie.

C’était maintenant évident. Elle portait sur elle le poids de l’amour de Robin. Quatre-vingt-dix-sept grammes de graisse, c’était insupportable, mais quatre-vingt-dix-sept grammes de baisers, quatre-vingt-dix-sept grammes de tendresse, quatre-vingt-dix-sept grammes d’amour, c’était un joli cadeau, une preuve, s’il en fallait une, que leur amour était fort et puissant.

Marie s’habilla en chantant, ouvrit les volets et la fenêtre, refit son lit et pénétra dans la cuisine pour prendre son habituel petit déjeuner : un yaourt zéro pour cent, une biscotte et un thé sans sucre. Machinalement, elle feuilleta son agenda, histoire de s’imprégner de ses rendez-vous à venir. Elle tourna deux pages et son regard s’alluma : samedi prochain, Robin. Et depuis quinze jours qu’elle avait commencé son régime, une folle idée lui traversa l’esprit. Ce samedi là, elle espérait bien…. prendre deux cents grammes.

© JM Bassetti 08/09/2013. Tous droits réservés.

© Amor-Fati 8 septembre 2013 Tous droits réservés. Contact : amor-fati@amor-fati.fr


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Ecrit 8 septembre 2013 par Amor-Fati dans la catégorie "Au fil des jours", "Ninon

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